Jean Binard © Louis Jouvin
Une rue d’Amfreville-la-Mivoie porte son nom

Matricule « 46.219 » à Auschwitz

Jean Binard : né en 1922 à Amfreville-la-mi-voie (Seine Inférieure / Seine-Maritime) où il habite ; peintre en bâtiment ; jeune communiste ; arrêté par la police française le 21 octobre 1941 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 5 janvier 1943.

Jean Binard est né le 14 août 1922 à Amfreville-la-Mivoie (Seine Inférieure / Seine-Maritime) où il habite 3, rue André Durand. Il est le fils d’Emilienne, Léontine Quéval, 44 ans (née le 8 décembre 1880 à Rouen), sans profession, et de Louis, Henri Binard, 38 ans, garçon de magasin son époux.
Jean Binard a trois frères, Louis, né en 1908, Lucien, né en 1911 et Henri.
Célibataire, il est peintre en bâtiment.
Jean Binard adhère aux Jeunesses communistes en 1936 et est adhérent à la CGT de 1936 à 1939.

Sa fiche d’otage

Selon sa fiche allemande d’otage, il est connu de la police française pour avoir distribué des tracts et par le S.D, l’un des services de la Police de sécurité allemande, comme un «communiste toujours actif».

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. A partir de 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Jean Binard est arrêté par la police française le 21 octobre 1941 à son domicile, comme « membre du Parti communiste ». Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le site Le « brûlot » de Rouen.
Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés les 21 et 22 octobre 1941.
Il est arrêté chez lui par des gendarmes français de la brigade de Rouen-Saint-Sever, sur ordre du préfet de Seine-Inférieure. Le garde-champêtre de la commune a été requis par le commandant de gendarmerie pour qu’il les conduise jusqu’à son domicile, ainsi que chez d’autres ex-militants communistes ou Jeunes communistes d’Amfreville figurant sur sa liste : Fernande Creignoux, Jean Crevon, Gabriel Lemaire (qui sera déporté avec Jeab Binard), Lucien Mallet et Jean Poulain.
Ils sont conduits au commissariat de police du 6ème arrondissement de Rouen, où ils sont pris en charge par des inspecteurs du commissariat central.
Selon une source que je n’ai pu vérifier, Jean Binard aurait été emprisonné à la caserne Phillipon de Rouen. Mais il est plus vraisemblablement écroué à la caserne Hatry avec tous les autres militants arrêtés le même jour puis remis, comme ses camarades, aux autorités allemandes qui le transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 25 octobre 1941. Trente neuf des militants arrêtés seront déportés à Auschwitz.

Liste de la Feldkommandantur 517

Le 8 décembre 1941, en réponse aux demandes du Haut commandement militaire dans le but de former un convoi de 500 personnes vers l’Est, la Feldkommandantur 517 de Rouen établit une liste de 28 communistes dans laquelle Jean Binard figure : liste de communistes «actuellement au camp de Compiègne et pour lesquels est proposé un convoi vers l’Est. Cette liste a été complétée de quelques personnes arrêtées à la suite de l’attentat du Havre du 7 décembre 1941».

Dans les commentaires qui accompagnent son nom, on peut lire qu’il est à la CGT entre 1936 et 1939, qu’il est membre de la Jeunesse communiste, qu’il a distribué des tracts et qu’il n’a pas parlé lors de l’interrogatoire. Le terme «verstocht» (endurci, entêté), se retrouve également sur sa fiche d’otage établie le 24 février 1942.
En avril 1942, sa mère fait des démarches auprès du Préfet de Seine-Inférieure pour essayer d’obtenir la libération de son fils, qui est son seul soutien
(elle a alors 74 ans). Mais les Renseignements généraux de Rouen rendent un avis négatif, dont la teneur se retrouve sur sa fiche d’otage.

Recensement des communistes nés entre 1912 et 1922. montage photo pour Jean Binard

Le 23 décembre 1941, il figure sur la liste de recensement des 131 jeunes communistes du camp de Compiègne nés entre 1912 et 1922, «aptes à être déportés à l’Est», en application de l’avis du 14 décembre 1941 du commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (archives du CDJC).

A Compiègne où il reçoit le numéro matricule 1917, Jean Binard est affecté au au bâtiment A3, chambre 8. Pour la Noël 1941, il est « invité » au bâtiment A2,
chambre 8 : p
lusieurs internés indiqués sur ce menu seront déportés à Auschwitz avec lui. Sur ce « menu » de Noël 1941 d’Albert Vallet, repas fraternel organisé avec les pauvres colis reçus, on reconnait les noms ou signatures d’Emile Billoquet, Jean Binard, Emile Bouchacourt, Marcel Le Dret, tous déportés dans le convoi du 6 juillet 1942. Ursin Scheid est fusillé le 10 mai 1942 à Compiègne.

Recueil de Chansons de Jean Binard à Compiègne

Le 8 juin 1942, il commence un recueil de chansons pour «se désennuyer» Sur les paroles d’une des chansons les plus connues du Front populaire «Allons au devant de la vie» (paroles françaises de Jeanne Perret (1935) et musique de Dimitri Chostakovitch), il écrit «la chanson du camp» : «allons amis restons confiants / nous reverrons les foyers / et les chers absents que nous aimons». Et «Le sommeil» où il rêve à  la Liberté.

Menu de Noël  1941 à Compiègne

Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz.

Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne,  Jean Binard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Fiche d’Auschwitz de Jean Binard

Il est immatriculé le 8 juillet 1942 sous le numéro « 46.219 » (numéro figurant aux archives du SIR Bad Arolsen).

Le numéro « 45250 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, rendue compliquée par l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

L’entrée du camp d’Auschwitz I

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Jean Binard meurt à  Auschwitz le 5 janvier 1943.

1957 :acte de disparition

Sa mère, Emilienne Binard, reçoit un acte de disparition émanant du Ministère des Anciens combattants le 27 avril 1957.
La mention «Mort en déportation» a été apposée sur son acte de décès (J.O. du 8 août 2008). Une rue d’Amfreville-la-Mivoie porte son nom : la plaque indiquait «Rue Jean Binard, militant communiste, résistant, arrêté le 23 octobre 1941». Une nouvelle plaque indique seulement son nom.

Monument aux morts

Son nom est gravé sur le monument aux morts de la commune avec celui de Gabriel Lemaire déporté avec lui à Auschwitz, ainsi que ceux de Paul Seite et Robert Turquier, déportés, et ceux de deux FFI, Maxime Alin et Georges Duval.

Sources

  • Tous les documents photocopiés (dont le portrait de Jean Binard) ont été remis à la FNDIRP le 27 mai 1945 par un rescapé : Louis Jouvin.
  • Liste d’otages du 8 décembre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XL III – 56.
  • Fiche d’otage : CDJC, XLV – 42.
  • Liste de jeunes communistes nés entre 1912 et 1922, «aptes à être déportés à l’Est» (archives du CDJC. XLIV-198).
  • Liste d’otages, traductions de Madame Lucienne Netter, professeur d’allemand au lycée Jules Ferry, Paris 17.
  • Acte de disparition (17 avril 1957) et avis du transport de Compiègne « vers un autre camp » (15 juillet 1942), documents photocopiés par Louis Jouvin le 27 mai 1945.
  • Liste Louis Eudier (février 1973).
  • ITS Archives (Bad Arolsen : Karteikarte des Konzentrationslagers Auschwitz, Archives Digitales,  Doc. No. 504833#1 (1.1.2.1/0001-0123/0055A/0009).
  • © Menu d’Albert Vallet : courriel de son arrière petit-fils, Didier Rivière (19/12/2012).
  • Monument aux morts in © Geneanet CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.