Gabriel Lemaire, in L’Avenir Normand

Matricule »45.778″ à Auschwitz

Gabriel Lemaire : né en 1902 à Amfreville-La-Mi-Voie (Seine-Inférieure / Seine-Maritime, où il est domicilié ; serrurier, cheminot ; délégué CGT, secrétaire de cellule, conseiller municipal communiste ; arrêté le 22 octobre 1941 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz , où il meurt le 22 janvier 1943

Gabriel Lemaire est né le 29 août 1902 à Amfreville-la-Mi-voie, aujourd’hui Amfreville-la-Mivoie (Seine Inférieure / Seine Maritime) où il habite au 11, rue du Passage, au moment de son arrestation. Il est le fils d’Émilie Héron 38 ans, journalière, et d’Alexandre Lemaire 55 ans, journalier, son époux. Gabriel Lemaire a six frères et sœurs plus âgés, tous nés à Amfreville : Désiré Augustin, né le 15 octobre 1885, Alice, née le 16 août 1889, René, né le 14 juillet 1893, Olympe Florentine, née le 8 août 1896, Ernest, né le 24 juillet 1899, et Lucie, née le 24 mars 1901.
Septième enfant d’une modeste famille, il commence à travailler en usine au sortir de l’école. Il devient serrurier et entre aux Chemins de fer.
A 19 ans, il adhère à la CGT et au Parti socialiste.
En 1920, il rejoint la motion Marcel Cachin et adhère au jeune Parti communiste / Section française de l’internationale communiste (SFIC). Très apprécié de ses camarades d’atelier, il est élu délégué d’atelier à Saint-Pierre, puis délégué à la sécurité à Sotteville. « sa probité lui valut d’être cité par ses chefs de travail à l’ordre de l’arrondissement de Sotteville. Cette même sympathie, il la retrouve parmi sa commune, où il est président de l’Amicale des pêcheurs et en 1938, aux élections municipales complémentaires, il est élu conseiller municipal avec son camarade et ami Raymond Dubuis ».
Gabriel Lemaire épouse Lucienne Bénard, née le 21 novembre 1903 à Saint-Étienne-de-Rouvray (Seine Inférieure / Seine Maritime).
Il est serrurier aux ateliers de voitures et wagons de Sotteville-Buddicom, nationalisés en août 1937 à Sotteville-lès-Rouen (matricule SNCF 42952).

L’Avenir Normand du 11 mars 1938

Il est adhérent à la CGT. Membre du Parti communiste de 1920 à 1940, il est secrétaire de la cellule du Parti communiste d’Amfreville.
Il est élu conseiller municipal d’Amfreville à l’élection complémentaire de 1938, jusqu’à sa destitution en janvier 1940 pour avoir refusé de renier son Parti et de dénoncer le Pacte Germano soviétique.
« Le 24 septembre 1939, le service de la Sûreté du ministère de l’intérieur envoie à tous les préfets de France un télégramme officiel leur enjoignant : « si, parmi suspects ou affiliés Partis extrémistes, figurent fonctionnaires ou agents service public mobilisables et maintenus à leur poste, m’en envoyer urgence liste nominative établie par département ministériels ». Le lendemain, le cabinet du préfet de Seine-Inférieure transmettait ce télégramme au commissaire spécial de police de Rouen avec prière de lui fournir d’urgence la liste nominative réclamée. Le 6 octobre, Gabriel Lemaire figurait en 14e place sur les 25 personnes d’une « liste des principaux militants communistes de l’arrondissement de Rouen (catégorie fonctionnaires) », puis, le lendemain, en 26e place sur la liste actualisée de 29 sympathisants ou militants transmise au préfet. Entre temps, sollicité, le maire d’Amfreville avait envoyé au commissaire spécial une liste non-alphabétique des principaux militants du PC de sa commune, sur laquelle Gabriel Lemaire était inscrit en deuxième position. Le 18 février 1940, le commissaire spécial de police informa le préfet que le conseil municipal d’Amfreville-la-Mivoie refusait de tenir séance tant que ne serait pas prononcée l’exclusion des conseillers communistes, Lemaire et Dubui. Le 22 février, le conseil de préfecture interdépartemental constata, à la requête du préfet et en exécution de la loi du 20 janvier 1940, la déchéance du mandat de conseiller municipal de Gabriel Lemaire. Deux jours plus tard, celui-ci en reçut notification » (Le Maitron).
Il est envoyé au camp disciplinaire de Meuvaines le 22 mars 1940. Le S.D, service de Renseignement allemand, indique : « Il a été placé six semaines, pendant la guerre actuelle, dans un régiment disciplinaire, car il est connu comme communiste actif« . Le renseignement provient de la police française.

Char allemand à Rouen

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. A partir de 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état
civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Gabriel Lemaire est arrêté le 22 octobre 1941. Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly).
Lire dans le site Le « brûlot » de Rouen.
Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés les 21 et 22 octobre. Ecroués à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 19 et le 30 octobre 1941. Trente neuf d’entre eux seront déportés à Auschwitz.

Gabriel Lemaire est transféré à Compiègne le 25 octobre 1941 et y reçoit le matricule n° « 1915 ».
Il est affecté au bâtiment A4, chambre n° 11.

Document CDJC

Le 29 octobre 1941, la Feldkommandantur 517 envoie au commandement militaire de la région A (Saint Germain-en-Laye) une liste de 26 otages (pouvant être fusillés), spécifiant qu’il convient de séparer communistes et gaullistes.
Le nom de Gabriel Lemaire y figure (CDJC XLIII-66, document ci-contre). Onze d’entre eux seront déportés à Auschwitz.

Le 8 décembre 1941, en réponse aux demandes du Haut commandement militaire dans le but de former un convoi de 500 personnes vers l’Est, la Feldkommandantur 517 de Rouen établit une liste de 28 communistes (dont Gabriel Lemaire) : «actuellement au camp de Compiègne et pour lesquels est proposé un convoi vers l’Est. Cette liste a été complétée de quelques personnes arrêtées à la suite de l’attentat du Havre du 7 décembre 1941».

Lettre adressée au centre de St Germain

Les 5 et 7 mai 1942, deux courriers émanant du commandant en chef – département Justice Vju 238.42g sont adressés au commandant de la région militaire à Saint Germain sous l’intitulé «Sélection des individus pour des sanctions» (CDJC, document ci-contre). «Deux hommes actuellement internés au camp de Compiègne (Gabriel Lemaire et Gustave Petit) ont été désignés par le chef du district A pour être fusillés à titre de représailles. Il n’apparaît pas évident que les antécédents révélés par leurs fiches individuelles conviennent à cette désignation (détail de ces antécédents). Au cas où des éléments supplémentaires existeraient, il conviendrait de les y ajouter. Sinon il faudrait les rayer de cette liste d’otages et les libérer de leur arrêt de police» (1).

Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne,  Gabriel Lemaire est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Gabriel Lemaire est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule «45778».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Il est maintenu à Birkenau. Gabriel Lemaire est inscrit parmi les détenus entrés à l’infirmerie de Birkenau le 5 novembre 1942.
Gabriel Lemaire meurt à Auschwitz le 22 janvier 1943, d’après le registre d’état civil d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 708).

Le 25 aout 1945, la Une du journal communiste « L’Avenir Normand », lui rend un long hommage à l’occasion de l’inauguration de la rue qui porte son nom..

On pouvait lire sur la première plaque  : « Militant communiste, conseiller municipal, destitué en janvier 1940, arrêté le 22 octobre 1941« .

Wildau (ex RDA) : Place Albert Lemaire, le long de la Rue de la Liberté
Plaque à Wildau, ville jumelée

La ville de Wildau (en ex-RDA) près de Berlin, ville allemande jumelée d’Amfreville-la-Mi-Voie, a donné son nom à une place : AlbertLemairePlatz Wildau, place qui abrite le monument aux morts de l’armée soviétique.

  • Note 1 : Les premières mesures allemandes de terreur sont appliquées bien différemment selon que leur mise en place dépend des militaires de la Wehrmacht (ici le département administratif de la justice militaire) peu soucieux d’appliquer à l’Ouest la méthode «polonaise» ou de la Gestapo. Lire dans «Triangles rouges» pages 33 à 42.

Sources

  • Liste d’otage du 29 octobre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XLII-66.
  • Liste d’otages du 8 décembre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XL III – 56.
  • Lettres des 5 et 7 mai 1942 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XLVa – 32.
  • Traductions de Mme Lucienne Netter, professeur au lycée Jules Ferry, Paris.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993, Caen.
  • « Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l’infirmerie de Birkenau, kommando d’Auschwitz » du 1.11.1942 au 15.07.1943 (archives du ‘BAVCC, Caen)
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb
  • Google Street view (plaque rue Amfreville) et Wikipédia, personnalités liées à la commune d’Amfreville
  • Photo dAlbert Lemaire in L’Avenir Normand du 25 août 1945.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire vive » consacrée aux “45000” et aux “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2011, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteure des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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