Albert Vallet © Didier Rivière
Albert Vallet : né en 1902 à Versailles (Seine-et-Oise / Yvelines) ; domicilié à Saint-Jean-du-Cardonnay (Seine-Inférieure / Seine- Maritime) ; ouvrier peintre ; communiste ; résistant ; arrêté le 21 octobre 1941 ; écroué à Rouen ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 18 septembre 1942.

Albert Vallet est né le 24 avril 1902 au 53, rue de l’Orangerie à Versailles (Seine-et-Oise / Yvelines). Il habite au hameau des Vatis à Saint-Jean-du-Cardonnay (Seine-Inférieure / Seine- Maritime) au moment de son arrestation. Albert Vallet est le fils de Joséphine, Amélie Vallet, 23 ans, sans profession. Il est reconnu par sa mère à Rouen, le 4 mars 1902.
Il est ouvrier peintre en bâtiment. 

Le couple Vallet et ses quatre premiers enfants

Le  27 mars 1926, à Béthune (Pas-de-Calais), il épouse Cécile, Hélène Nawrocka, dont le père est venu travailler en France dans le Pas-de-Calais comme mineur de charbon. Le couple a cinq enfants : Marcelle, née le 17 mars 1927, Andrée, née le 22 février 1929, et Renée, née le 8 avril 1931, toutes les trois à Béthune ; puis Claude, né le 15 octobre 1933, et Ginette, née le 10 juin 1938, tous deux à Rouen.

L’Avenir Normand du 14 juillet 1939

Albert Vallet est membre du Parti communiste. Son dossier au DAVCC indique qu’il était gérant de «l’Avenir normand» et du «Prolétaire normand» , source Sûreté française (1).

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…). Dès le 31 août 1940 les Allemands arrêtent des otages au Trait et à Duclair à la suite de sabotages de lignes téléphoniques. A partir de janvier 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes.
Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Témoignage de Germaine Pican

Albert Vallet est engagé dans la Résistance, comme en a témoigné Germaine Pican, institutrice, résistante, déportée à Auschwitz, Ravensbruck et Mauthausen. épouse d’André Pican, fusillé au Mont Valérien, dirigeant clandestin régional du PCF.

« Il (Albert Vallet) fut un courageux résistant dans la région de Maromme. Il avait été désigné pour assurer la liaison avec le groupe du Havre, auquel il transmettait des renseignements et le matériel de propagande qui lui étaient confiés par mon mari André Pican, dirigeant départemental de l’action clandestine en Seine Inférieure et qui fut exécuté le 23 mai 1942 au Mont Valérien (…) » (Germaine Pican).
Commentaire de (Jean-Paul Nicolas)  : « En effet le cadre clandestin André Pican a travaillé à Rouen en 1940 et 41 en binôme régional avec Lucien Vallée (2), lui aussi « illégal ». Parallèlement André Pican, dans cette période, était en contact avec les militants clandestins « légaux » de la Vallée du Cailly, dont faisait partie Albert Vallet. André Pican a donc travaillé avec les deux hommes, mais pas au mêmes niveau, ni aux mêmes tâches »

Albert Vallet est arrêté le 21 octobre 1941 par les polices française et allemande. Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le « brûlot » de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre.

Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz.

Menu d’Albert Vallet Noël 1941

Albert Vallet est affecté au bâtiment A2, chambre 8. Il reçoit le matricule « 1883 ».
Plusieurs internés de cette chambrée seront déportés à Auschwitz avec lui. 

Menu : Noms et signatures

Sur son « menu » de Noël 1941, repas fraternel organisé avec les pauvres colis reçus, on reconnait les noms ou signatures d’Emile Billoquet, Jean Binard, Emile Bouchacourt, Marcel Le Dret, tous déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.  Ursin Scheid est fusillé le 10 mai 1942 à Compiègne.

Selon le témoignage de Lucien Ducastel, rescapé du convoi, Albert Vallet participe à Compiègne au creusement du tunnel qui permet l’évasion de ce camp de 19 dirigeants politiques et syndicaux, le 22 juin 1942. lire dans le site 22 juin 1942 : 19 internés s’évadent du camp de Compiègne par un souterrain.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lire également dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Le 6 juillet 1942, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Albert Vallet est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Les barbelés d’Auschwitz I © Claudine Cardon- Hamet

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 46168 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz

Albert Vallet meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1272).
Il convient de souligner que cent quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates. D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée dans les blocks d’infirmerie.
La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel du 23 juin 2001, acte qui porte toujours la date erronée de «novembre 1942» qui y a été inscrite le 18 mars 1947 : il serait souhaitable que le Ministère prenne désormais en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil de la municipalité d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau).
Il est homologué «Déporté Politique». Son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune.

Inauguration le 5 septembre 2015 © Jean Paul Nicolas.

Un hommage a été rendu à Albert Vallet le 5 septembre 2015 dans le village de Saint-Jean-du-Cardonnay à l’initiative de l’association « Mémoire vive » et de la municipalité. Son nom a été donné à une résidence construite sur le hameau où il habitait. Un panneau explicatif avec sa photo a été inauguré.
La cérémonie a eu lieu en présence du maire de Saint-Jean du Cardonnay, Jacques Niel, de Guillaume Coutey et Agnès Largillet, conseillers départementaux (majorité départementale), du fils d’Albert Vallet, du fils de Louis Jouvin (Pierre Jouvin) et de sa petite fille Catherine Voranger, d’Alain Alexandre (historien local) et Jean-Paul Nicolas (collaborateur du Maitron).

Mémorial du PCF à Rouen, Relevé Thierry Prunier.

Son nom est également honoré sur le monument installé dans la cour de la fédération du PCF de Seine Maritime (33, place Général de Gaulle, Rouen) : avec ce poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) qui accompagne les noms de 218 martyrs « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’ESPOIR et le Désespoir ».

Note 1 : Le document en question est une enquête de la Sûreté générale en date du 7 novembre 1951 concernant la recherche d’éléments constitutifs de preuves de Résistance pour l’attribution du titre de  Déporté résistant. « L’enquête » de l’Inspecteur G. commence par une erreur sur la date de son mariage : 1939 alors qu’il s’agit de 1926, continuant par des éléments « d’appréciation », comme « peu courageux, il ne travaillait qu’irrégulièrement » et soulignant que sa femme ne peut citer aucun fait de Résistance. 

Lucien Vallée

Note 2  : Lucien Vallée entre dans la clandestinité dès l’interdiction du PCF par Daladier  en septembre 1939. Il est à la tête des fédérations clandestines de Seine-Inférieure et Eure. A ses côtés, André Pican. Emprisonné politique à Caen au printemps 1940, Lucien Vallée a disparu le 21 juin 1940. On n’a jamais retrouvé son corps. Lire sa biographie dans Le Maitron (notice par Jean-Paul Nicolas).

Sources

    • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
    • Marie-Paule Dhaille-Hervieu, «Communistes au Havre: histoire sociale, culturelle et politique, 1930-1983». Page 84 et fac-simile du Prolétaire Normand.
    • « 30 ans de luttes au service des Travailleurs Normands et de la Paix« , page 53 (brochure édité par la Fédération de Seine Maritime du Parti communiste en 1964).
    • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – des certificats de décès destinés à l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
    • © Site Internet «Mémorial-GenWeb»
    • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr»
    • © Archives en ligne du département des Yvelines
  • Hélène Vallet et ses enfants

    © Photos de famille : courriel de son arrière petit-fils, Didier Rivière (19/12/2012).

  • Photo de la résidence © Jean Paul Nicolas.
  • Courriel de Jean-Paul Nicolas, février 2017.
  • Photo de Lucien Vallée  / campagne électorale de 1937 / archives du Komintern / publiée par Le Maitron

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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