Pierre Cambouliu, photocopie © Françoise Sinault-Cambouliu-Martinez, sa nièce
Pierre Cambouliu : né en 1890 à Paris 18ème ; domicilié à Bobigny (Seine / Seine-St-Denis) ; comptable, puis marchand de fruits et légumes ; anarchisant puis communiste ; arrêté le 5 décembre 1940 ;  interné aux camps d’Aincourt, de Rouillé et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 18 septembre 1942.

Pierre, Auguste, Louis, François, Victor, Antoine  Cambouliu et non Camboulin (1) est né le 2 septembre 1890 à Paris XVIIIème. Il habite au 10, rue André Sabatier à Bobigny (Seine / Seine-St-Denis) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Joséphine Loyaux, 20 ans, sans profession et d’Antonin, Pierre Cambouliu, 38 ans, employé à la préfecture de la Seine.
Pierre Cambouliu a eu une jeunesse agitée. Après une condamnation légère pour « outrage et rébellion » en 1908, il est lourdement condamné le 1er février 1912 à cinq ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour pour « rébellion et violences, vol qualifié et port d’arme prohibé ».
Pierre Cambouliu qui travaille comme comptable, est vendeur à la criée (camelot) du journal «L’Anarchie» dont il semble partager les idées.

« Le procès des Bandits » in La Petite République

Pierre Cambouliu est arrêté après un cambriolage commis au domicile d’Alfortville du lieutenant Boulzaguart du 50ème Régiment d’Artillerie, parti en manœuvres la veille, dans la nuit du 23 au 24 août 1911. Il y participe avec les nommés Mauro et Sébastien Carrouy. Appréhendés par des gendarmes vers
3 heures du matin porteurs de volumineux paquets devant la gare, un échange de coups de feu a lieu.

Le sous-brigadier Stenbücker  Pierre Cambouliu et  Mauro in Le Petit Parisien 25/08/1911

Pierre Cambouliu est blessé au pied par le sous-brigadier Stenbücker et sera transporté à l’hôpital Saint-Antoine. Dans sa chambre du 148, boulevard Saint Martin, les gendarmes trouvent des brochures anarchistes et une abondante correspondance « attestant que ces deux individus étaient affiliés à un groupe de propagandistes de la banlieue-Est fort dangereux, dont les membres étaient résolus à tout ». Carruy se serait échappé en mettant en joue un brigadier de gendarmerie. Au cours de la 12ème séance du procès à la mi-février 1913, on apprend que plusieurs armureries avaient été précédemment cambriolées par la même supposée bande (une armurerie rue Lafayette à Paris : 125 pistolets et révolvers, des munitions pour 8000 F. L’armurerie Smith et Wesson du boulevard Haussmann : des révolvers et carabines Winchester pour 10000 F (source La Petite République du 16 février 1913). Pierre Cambouliu y comparaît comme déjà condamné (le 1er février) et semble n’avoir que mépris pour son complice « qui ne sait pas prendre la responsabilité de ses actes ».
Son registre militaire (matricule n° 378 du 3ème bureau  de la Seine) nous apprend qu’il mesure 1m 72, a les cheveux noirs, les yeux châtains, le front moyen et fuyant, le nez rectiligne, le visage « rectangulaire ». Au moment du conseil de révision, il travaille comme comptable et habite chez
ses parents au 148 rue Saint Martin à Paris 4ème.
Après la déclaration de guerre, il est libéré après avoir purgé sa peine de prison. Il est immédiatement mobilisé le 7 août 1916, mais « manque à l’appel ». Il est déclaré insoumis le 13 août.
Arrêté, prisonnier civil, il est rapatrié des régions envahies le 30 décembre 1918 à la suite de l‘armistice et dirigé sur le dépôt de transition des isolés du 26ème Bataillon de chasseurs à pied. Le même jour, il est affecté au 5ème Bataillon du 18ème Régiment territorial d’infanterie, n’étant astreint qu’aux obligations d’activité de sa classe d’âge. Le 30 juillet 1919, il est rayé des contrôles de l’insoumission et envoyé en congé illimité de démobilisation le lendemain. En avril 1920, Pierre Cambouliu est parti en Belgique et habite au 36 rue Potagère, à Saint-Josse-Ten-Moode (banlieue de Bruxelles).
En mai 1922, revenu en France, il habite au 27, quai d‘Anjou, à Paris 8ème, avec sa mère, revendeuse aux Halles. Il exerce la profession de vendeur.

Acte de mariage de Pierre Cambouliu et Marguerite Sinault

Il épouse Marguerite, Marguerite, Georgette Sinault le 14 novembre 1922 à Paris IVème. Vendeuse, 25 ans, elle est née le 22 mars 1897 à Migné (Indre). Elle habite au 19, rue des Blancs Manteaux.
En janvier 1926, le couple habite à l’adresse de ses parents au 148, rue du faubourg-Saint-Martin (actuellement un café-restaurant), à Paris 4ème, puis au 19, rue des Blancs-Manteaux à Paris 4ème. En 1927, il encourt à nouveau une condamnation de trois mois avec sursis pour « port d’arme prohibé ».
Pierre Cambouliu devient alors commerçant en fruits et légumes. Il fait les marchés avec son épouse.
Pierre Cambouliu adhère plus tard au Parti communiste et il est connu comme tel par les services de police« meneur particulièrement actif et dangereux ».
On ignore à quelle date exacte le couple s’installe au 10, rue André Sabatier à Bobigny (Seine / Seine-St-Denis) .
Les mesures prises par Daladier conduisent à la déchéance d’élus communistes. Par un décret du 26 septembre 1939, le gouvernement suspend les vingt-sept conseils municipaux communistes de la région parisienne.
Du 5 octobre 1939 au 15 juin 1940, Bobigny est ainsi administrée par une « délégation spéciale » nommée par le Préfet de la Seine, composée de trois hommes, dont un médecin-chef et un employé de l’hôpital franco-musulman.
Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Pierre cambouliu est arrêté le 5 décembre 1940 d’après sa famille (le 6 décembre selon sa fiche au DAVCC qui indique peut-être la date d’enregistrement), dans une rafle qui concerne une soixantaine de militants. Il est enfermé à la prison des Tourelles (2), puis le 6 décembre 1940, il
est interné au centre de séjour surveillé d’Aincourt. Lire dans ce site : Le camp d’Aincourt. 
Le 6 septembre 1941, Pierre Cambouliu est transféré au Centre de séjour surveillé de Rouillé, au sein d’un groupe de 149 internés d’Aincourt. Le camp ouvre ce jour-là. Lire dans ce site :  le camp de Rouillé ‎.
Il écrit plusieurs lettres depuis Rouillé à son épouse : «la dernière lettre que je suis en train de relire date (de réception) du 21 mai 1942 de Rouillé, c’est, comme les autres une lettre magnifique, il reconnait qu’il a été dénoncé, mais toutes ses pensées vont vers sa femme, ma mère adoptive, il lui rappelle leur amour et lui dit que c’est une femme formidable, il lui joint des fleurs des champs et des pensées» (Françoise Sinault-Cambouliu, sa nièce et fille adoptive).
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste d’internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne(le Frontstalag 122). C’est avec un groupe d’environ 160 internés (4) que Pierre Cambouliu arrive à Compiègne le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Pierre Cambouliu est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 45324 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, s’est avéré être celui de Jean Even, identifié depuis. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz». Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée
au camp principal, 8 juillet 1942.
et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale »

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Pierre Cambouliu meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 157). Il convient de souligner que cent quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates. D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée dans les Blocks d’infirmerie.

La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès (arrêté du 22 août 2008 paru au Journal Officiel n° 102 du 3 septembre 2008). Cet arrêté rectifie la date inexacte du 6 juillet 1942 à Compiègne… en y portant la date fictive du 11 juillet 1942 à Auschwitz : il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le site l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans le «Death books» (qui correspond au registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz) et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Marguerite Cambouliu, née Sinault élève seule la fille de son frère François Sinault, né le 31 décembre 1901, arrêté le 14 décembre 1943, déporté à Neungamme le 21 mai 1944 (matricule 30739 au camp) et mort au sous-camp de Brunswick-Busing à une date inconnue.
A la Libération Marguerite Cambouliu est un temps conseillère municipale de Bobigny.
Une salle municipale de la ville porte le nom de Pierre Cambouliu (6, impasse Henri Lempernesse,
héros de la Résistance).
Dans l’ancien Bobigny, une première plaque à sa mémoire avait été posée rue André Sabatier, où il demeurait. Cette rue a disparue avec la construction de la Cité Karl Marx.

  • Note 1 : Sur certains documents, son nom se trouve orthographié « Camboulin ». L’erreur est vraisemblablement d’origine policière, puisqu’il est ainsi nommé sur les listes des camps d’Aincourt et de Rouillé. Sur son registre matricule militaire, le « U » a été effacé au profit d’un « N ». Et comme les listes d’Auschwitz proviennent des sources policières françaises, on retrouve l’erreur dans le livre Death book from Auschwitz (1995) et
    sur le site internet du Musée d’Auschwitz basés sur les archives des SS du camp d’Auschwitz. Cependant, aucun doute n’est possible. L’orthographe correcte de son nom, Cambouliu, est attestée par les documents officiels suivants :
  • Son acte de naissance à Paris 18ème, n° 4001.
  • L’acte de mariage dactylographié (voir plus haut).
  • L’arrêté du 6 octobre 1987 relatif à l’apposition de la mention « Mort en déportation » sur les actes ou jugements déclaratifs de décès mentionnant : « Cambouliu Pierre, Auguste, Louis, François, Victor, Antoine » paru au JO1987p13231-13233. 
  • Sa fiche aux archives du ministère de la Défense à Caen (DAVCC).
  • La plaque apposée par la municipalité de Bobigny rendant hommage à «Pierre Cambouliu».
  • Les courriers que j’ai reçus : le 11 septembre 1990, de M. Claude Antony, maire adjoint de Bobigny, qui stipulait qu’il me faisait parvenir « les renseignements en notre possession concernant monsieur Pierre Cambouliu (et non pas Camboulin) ».
  • Et enfin en 2009, par les courriers de sa nièce et fille adoptive Françoise Sinault-Cambouliu-Martinez, m’adressant une photocopie de la photo de Pierre Cambouliu ainsi légendée : « mon oncle Pierre CAMBOULIU ».
  • Note 2 : Le centre d’internement des Tourelles occupait les locaux d’une ancienne caserne d’infanterie coloniale, la caserne des Tourelles, au 141 boulevard Mortier, à la porte des Lilas. Il avait été ouvert en octobre 1940, pour y interner des juifs étrangers en situation «irrégulière» et les anciens des Brigades internationales. Mais à partir de 1941, quand les hommes seront envoyés directement à Drancy ou dans les camps du Loiret, seules les femmes juives qui auront contrevenu aux ordonnances allemandes seront internées aux Tourelles ainsi que des communistes et des droits-communs.
  • Note 3 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.

Sources

  • Fichier national du Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche
    individuelle consultée en octobre 1993.
  • Liste du 22 mai 1942, transfert vers Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Courriels de Françoise Sinault-Cambouliu-Martinez, sa nièce (2009 et 2010).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. «Premier camp d’internement des communistes en zone occupée», Dir. C.
    Delporte.
     Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités
  • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr»
  • © Plaque Pierre Cambouliu, impasse Lempernesse in gilbert.joubert.free.fr/CERHBB/docs/realisations/PST2.pdf

Notice biographique rédigée en novembre 2007 (complétée en 2014,  2019, 2020 et 2022) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) .  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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