Paul Monnet en 1939 © Dominique Fuzellier

Matricule « 45.888 » à Auschwitz

Paul Monnet est né le 22 octobre 1900 à Levallois-Perret (Seine) où il est domicilié ;  mécanicien, sellier, chauffeur de taxi ; communiste ; arrêté le février 1910, condamné à deux ans de prison, interné dans des camps français puis à Voves et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt.

Paul Monnet est né le 22 octobre 1900 à Levallois-Perret (Seine / Hauts de Seine), où il habite au 26, rue Marjolin au moment de son arrestation le 1er février 1940. Il est le fils de Philomène, Mélanie Bernier et de Charles Albert Monnet, son époux.
Son registre matricule militaire nous apprend qu’il mesure 1m 62, a les cheveux châtain clair, les yeux bleu clairs, le front rectiligne et le nez vertical, le visage ovale. Au moment de l’établissement de sa fiche, il est mentionné qu’il travaille comme mécanicien. Il habite chez ses parents au 5, rue Herbert à Levallois.

Livret militaire © Dominique Fuzellier

Conscrit de la classe 1920, Paul Monnet devance l’appel et signe un engagement pour la durée de la guerre à la mairie du 8èmearrondissement, le 20 août 1918. Incorporé dans la Marine le même jour, il arrive au 1erdépôt des Equipages de la Flotte à Cherbourg le 23 du mois. Il est « renvoyé dans ses foyers » le 1ernovembre 1919 et vient habiter à Levallois-Perret au 53, rue des Frères Herbert, près des usines Meunier.

le couple Monnet © Dominique Fuzellier

Le 20 juin 1921, il est « rappelé à l’activité » (mobilisé) au 109ème Régiment d’infanterie, en raison de l’occupation de la Ruhr, (en application de la Loi du 21 mars 1905). En mai 1921, pour hâter l’application du traité de Versailles (versement des dommages de guerre, en particulier le charbon), le gouvernement français ordonne la première occupation militaire de la Ruhr par l’armée française. Les effectifs de l’armée du Rhin d’occupation passent alors de 100.000 à 210.000 hommes : le gouvernement rappelle les réservistes, ce qui est le cas de Paul Monnet ou maintient les hommes libérables. Il est en occupation des pays rhénans du 3 au 15 septembre 1921. Il est « renvoyé dans ses foyers » (démobilisé) le 15 février 1922 « certificat de bonne conduite accordé ». Il revient à Levallois et il est domicilié au 53, rue des Frères Hherbert, chez sa mère, veuve, qui travaille comme modiste..
Le 28 novembre 1925,
à Levallois-Perret, Paul Monnet épouse Jeanne Baes (sténo-dactylographe, âgée de 18 ans, elle est née le 1er avril 1907 à Levallois. Elle est domiciliée au 3, rue Marjolin. Elle est décédée en 1988). Le couple a deux filles, Yolande, qui naît le 8 mars 1929 à Paris 15e et Sylviane qui épousera Jean Souy.

Jeanne Baes © Dominique Fuzellier

En 1931, la famille habite au 53, rue Edouard Vaillant (ancienne rue Georges Hébert). Il travaille alors comme chauffeur chez Collomba à Paris (recensement de 1931).  Paul Monnet est sellier, puis conducteur de taxi. Il y a six autres chauffeurs de taxi parmi les « 45000 » de Levallois :  Maxime ColletAimé DoisyPaul FaurieGermain FeyssaguetJean-Baptiste LoryJean Marétheux. C’est à partir des souvenirs recueillis auprès de son mari, ancien « taxi » de Levallois, que madame Faurie, veuve de Paul Faurie a pu nous le préciser. Après les grèves de 1938, plusieurs de ces militants communistes se font embaucher  à la « G7 » comme chauffeurs de taxi, après avoir été licenciés de leurs entreprises où ils étaient ébénistes,
comptables ou électriciens…

le couple à moto  © Dominique Fuzellier
Paul Monnet © Dominique Fuzellier

En décembre 1935, Paul Monnet est domicilié 12 bis, route de Chartres à Anet, puis rue Florian, toujours à Anet, en février 1935.
Puis il est indiqué chez madame Baès au 3, avenue Anatole France à Clichy. En 1938, il s’inscrit sur les listes électorales de Levallois et habite au 25, rue Marjolin. Le couple divorce le 24 janvier 1939, mariage dissous par défaut par la 7ème chambre du tribunal civil de la Seine le 24 janvier 1939.

Membre du Parti communiste avant guerre, il est arrêté le 1er février 1940 à Levallois-Perret (au 25, rue Marjolin à Levallois Perret / archives du camp de Voves) pour détention de tracts communistes. Inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), il est condamné le 30 avril 1940 par le 3ème Tribunal militaire de Paris à deux ans de prison et 5 ans d’interdiction de séjour. 

Le vendredi 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Un premier  détachement  allemand  occupe  la mairie de Nanterre et l’état-major  s’y  installe. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

On ignore s’il est encore emprisonné (et dans quelle prison) à l’arrivée des troupes allemandes à Paris : le doute est en effet permis car, sur ordre du Ministre de l’intérieur Georges Mandel, la prison de la Santé est évacuée le 10 juin 1940, et celle de Poissy à la même période (1). Il est donc possible que Paul Monnet ait été transféré et interné au camp de Gurs ou de Fontevraud, puis à nouveau transféré en région parisienne. L’hypothèse
(Poissy-Fontevraud-Poissy) est la plus probable, car on sait qu’il est à la Maison centrale de Poissy en février 1942. Ce parcours est d’ailleurs celui  de plusieurs condamnés à 2 ans de prison dans l’hiver 1939-1940.
A la date d’expiration normale de sa peine d’emprisonnement, Paul Monnet n’est pas libéré : il est transféré au Dépôt le 13 février 1942 et François Bard, Préfet de Paris, ordonne son internement administratif le 26 mars en application de la Loi du 3 septembre 1940 (2). 

Liste de la prison centrale de Poissy
Le camp de Voves in © VRID

Le 16 avril 1942, à 5 h 50, un groupe de 60 militants – dont Paul Monnet – « détenus par les Renseignements généraux »
est transféré de la permanence du dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyés par les gendarmes de la 61
ème brigade. Ce camp (Frontstalag n° 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le Centre de séjour surveillé n° 15.

Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement
militaire en France. Le nom de Paul Monnet figure sur la première liste (3).
Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation. La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit ; « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également : »ceux
qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises »
.

Des gendarmes allemands l’internent le 10 mai au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage. Il y reçoit le matricule 7518 (un compte-rendu manuscrit de Guy Lecrux, daté du camp de Compiègne le 30 avril 1942, mentionne le nom de
Monnet au sein du Comité des Fêtes du camp : il ne peut s’agir que d’un homonyme (peut-être Henri Monnet), puisqu’à cette date Paul Monnet est encore à Voves). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Paul Monnet est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

 Paul Monnet est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45888 » selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Entrée du camp d’Auschwitz

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Il est vraisemblablement resté à Birkenau, puisque son nom est mentionné en novembre 1942 à l’infirmerie de ce camp, avec celui de Joseph Zerlia.
Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date exacte du décès de Paul Monnet à Auschwitz. En 1946, le ministère des Anciens combattants a fixé fictivement celle-ci au 15 janvier 1943 sur la base du témoignage de compagnons de déportation. 

Il est déclaré « mort pour la France ». La mention « Mort en déportation » est apposée sur son acte de décès (arrêté du 2 décembre 1996 paru au Journal Officiel du 19 février 1997). Lire dans le site Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué en 1964. Son nom est inscrit sur le livre d’or «anciens combattants de Levallois» (relevé en 2002 par les élèves de 3ème 5 du collège Jean Jaurès).

  • Note 1 : La maison d’arrêt de la Santé est évacuée le 10 juin 1940. Les étapes du repli passent par Orléans, les camps des Groües (Orléans), Cepoy (Montargis), Avord (Cher) et se terminent à Gurs dans les Basses-Pyrénées.. 1559 prisonniers quittent Paris, au départ de la prison de la Santé, et 297 au départ de la prison du Cherche-Midi, le même jour. Un peu plus de la moitié seulement parviendra jusqu’au camp de Gurs,.
  • Les militants communistes incarcérés à la Santé  (219 en tant que tels, soient 22% des effectifs sont transférés (« la colonne de Cépoy) en direction des camps de Gurs et de Mauzac. Beaucoup se sont alors évadés. La Prison militaire de Paris face à la débâcle de juin 1940, étude de Jacky Tronel, Fondation Maison des sciences de l’homme, Paris.
  • Note 2 : Lors de la débâcle, un groupe de 80 militants communistes, dont plusieurs ont témoigné à la Libération (Gaston Bernard, Fernand Alby, Lucien Chapelain) sont évacués en juin 1940 de la Maison centrale de Poissy (Seine-et-Oise / Yvelines) vers la centrale de Fontevraud (près de Saumur). Enchaînés par groupe de 20 prisonniers dans une voiture cellulaire qui fera 4 allers-retours Poissy-Fontevraud. Cette prison centrale est considérée à l’époque comme la centrale pénitentiaire la plus dure de France, avec celle de Clairvaux.
  • Note 3 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 4 : Sur ces deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz

Sources

  • Archives municipales de Levallois.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • © Site Internet Mémo ial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Généanet.
  • © Site Internet WWW. Mortsdanslescamps.com
  • Registres matricules militaires de la Seine.
  • Recensement Levallois 1931
  • Photos et livret militaire © Dominique Fuzellier (2020), sa petite fille, que je remercie.

Notice biographique rédigée en novembre 2005 (complétée en 2016,  2019 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par l’association « Mémoire vive » et la municipalité de Gennevilliers.  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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