Matricule «45.577» à Auschwitz 

Sa signature en 1926

Rescapé

Lucien Matté : né à Fleury-sur-Andelle (Eure) en 1901 ; militant à Noisy-le-Grand (Seine) ; ébéniste ; communiste ; arrêté à Paris 12ème le 9 octobre 1941 ; interné aux camps de Rouillé et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Oranienburg-Sachsenhausen. Rescapé, décédé le 11 octobre 1960 à Paris.

Lucien Matté est né à Fleury-sur-Andelle (Eure) le 26 juillet 1901, au domicile de ses parents, rue de Courey prolongée. Au moment de son arrestation il habite au 153 (ou 123) avenue du général Bizot (4) à Paris 12ème. Il  est le fils de Marie, Charlotte Lemarié, 22 ans et d’Emile, Henri Matté, 29 ans, ouvrier de filature.
Il est ébéniste – toupilleur à Paris 12ème.
Son registre matricule militaire nous apprend qu’il a les cheveux bruns, les yeux marron, le front moyen, le nez fort, le visage rond. Au moment de l’établissement de sa fiche il est recensé dans le département de la Seine quatrième bureau, matricule 5588), il est mentionné qu’il travaille comme scieur découpeur. Il sera par la suite toupilleur. Il habite Vincennes. Il a un niveau d’instruction n° 2 pour l’armée (sait lire et écrire).
Conscrit de la classe 1921, il est appelé au service militaire le 1er avril 1921 et arrive au 154ème Régiment d’infanterie cantonné à Metz le 8 du mois. Il est classé « service auxiliaire » le 22 avril 1921 pour raison médicale. Le 1er avril 1923, il devrait « passer dans la disponibilité » (retour à la vie civile), mais en raison de l’occupation de la Ruhr (1), il est « maintenu sous les drapeaux » (en application de la Loi du 21 mars 1905). Le 10 avril 1923, il est affecté au 18ème Régiment de tirailleurs algériens, le 154ème RI étant dissous. Il est « renvoyé dans ses foyers » le 30 mai 1923, « certificat de
bonne conduite accordé ».
A son retour du service militaire, il habite un tout petit pavillon au 12, rue des Mastraits à Noisy-le-Grand (Seine-et-Oise / Seine-St-Denis). Il y habite jusqu’en 1926. Il est secrétaire de la Section de secours du travail, caisse des victimes du travail à Noisy-le-Grand. Le 8 août 1935, le Journal Officiel
publie son nom dans une liste de récipiendaires de distinctions honorifiques au titre de la Mutualité.

Lucien Matté épouse Christiane, Alexandra, Françoise Perget le 27 février 1926 à Paris 20ème.  Elle a 18 ans, née le 14 mai 1917 au Petit-Quevilly (Seine Maritime / Seine Inférieure). Le couple vient habiter au 153 ou 123 avenue du général Michel Bizot , Paris 12ème (4).
En 1935, il est secrétaire de la Société de Secours Mutuel de Noisy-le-Grand, caisse des victimes du travail. Il reçoit, pour « services rendus » la « mention honorable » (parution au Journal officiel du 8 août 1935).
Adhérent du Parti communiste depuis 1936, Lucien Matté est diffuseur de la presse communiste. Il est fiché par la Police, pour affichage illégal de « L’Humanité ».
Conscrit de la classe 1921, il est mobilisé le 24 août 1939, « rappelé à l’activité » peu avant la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, et il est  affecté  au 220ème COA (Compagnie d’Ouvriers ) de Saint-Germain-en-Laye.

Le 14 juin 1940, l’armée allemande occupe Drancy et Gagny et entre par la Porte de la Villette dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Il est démobilisé le 2 septembre 1940 à Ayers (Corrèze). A son retour en région parisienne, il trouve du travail comme menuisier chez Bournay et Marti, fabricants de meubles d’enfants au 12, rue Mousset-Robert à Paris 12ème.
Lucien Matté reprend ses activités dans la clandestinité (il sera homologué au titre de la Résistance Intérieure Française). Suivant les instructions de Vichy, et devant la recrudescence de distributions de tracts et d’inscription dans l’Est parisien, la police surveille systématiquement les militants communistes connus de ses services avant-guerre.

Des inspecteurs de la P.J. l’arrêtent le 9 octobre 1941 pour diffusion de tracts clandestins, « pour diffusion de tracts appelant à la lutte contre l’occupant » selon ses souvenirs. Une attestation du Front national fournie par Lucien Matté pour l’obtention du titre de déporté résistant, indique qu’il « hébergeait des réfractaires au travail obligatoire ». Ce qui n’est pas vraisemblable car au moment où commence STO, Service du Travail Obligatoire, dont de nombreux jeunes chercheront à se soustraire, Lucien Matté est déjà à Auschwitz.
Le 13 février, il est interrogé par des inspecteurs de la Brigade spéciale des renseignements généraux : ceux-ci mentionnent le 10 octobre comme date d’arrestation. En application de la loi du 3 septembre 1940 (1), le préfet de police de Paris, François Bard, ordonne son internement administratif le 13 octobre 1941. Lire dans le site  La Brigade Spéciale des Renseignements généraux.

Registre journalier de la Brigade spéciale des RG en date du 13 octobre.

Lucien Matté qui a été maintenu entre temps au Dépôt de la Préfecture de Paris est interné au CSS de Rouillé (2), avec un groupe de 57 autres militants communistes parisiens.

Lire dans ce site :  le camp de Rouillé ‎

Extrait d’une liste du CSS Rouillé

Début mai 1942, les autorités
allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé une liste de 187
internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne. Le nom de Lucien Matté (n° 129 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Matté est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Lucien Matté est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute réquisition – sera désormais sa seule identité pour ses gardiens.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi (…) Pierre Monjault. Lucien Matté, ébéniste de profession,  est de ceux-là et il retourne à Auschwitz 1. Il y est témoin de l’horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz.

Lucien Matté est affecté au Block 18A et au kommando de travail DAW  (Deutsche Ausrüstungswerke) : Il y travaille au démontage des ferrures de ski pour en récupérer le métal. A la DAW, il a du fabriquer « en perruque » des objets décoratifs à la demande des « pontes SS » qu’il échange contre de la nourriture (témoignage d’André Aondetto qui sera lui aussi affecté à la DAW après la quarantaine au Block 11).

Lucien Matté, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments (en application d’une directive de la Gestapo datée
du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres). Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le site : Le droit d’écrire pour les détenus politiques français.

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français
survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.

Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent). Lire dans le site, « les itinéraires suivis par les survivants ».

Un groupe de 31 est transféré le 28 août pour Flossenbürg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre.

Sachsenhausen

Lucien Matté est évacué le 29 août 1944 avec 29 autres « 45000 » sur Sachsenhausen-Oranienburg, où ils sont
enregistrés. Plusieurs de ses camarades seront transférés dans d’autres camps (Berlin-Siemens Stadt, Falkensee, Heinkel, Trebnitz, Flossenbürg, Pottenstein, Kochendorf, Dachau, Innsbruck, Buchenwald).
L’évacuation de Sachsenhausen a lieu le 21 avril 1945, en direction de Schwerin puis de Lübeck ou de Hambourg. Certains « 45 000 » sont libérés en cours de route par les Soviétiques, au début mai.
On ignore les itinéraires suivis par Lucien Matté, Emile Obel et Germain Pierron à partir de Sachsenhausen. On sait seulement que Lucien Matté est libéré le 19 avril 1945 et rapatrié le 21 mai via le centre de Lille (ses deux camarades sont rapatriés plus tard).
A son retour, il subit un premier examen de contrôle médical au dispensaire de Noisy-le-Grand.
Il entame une procédure de séparation d’avec Christiane Perget : le jugement de divorce est prononcé le 14 décembre 1945.
Il est homologué au titre de la « Résistance Intérieur Française » au titre de l’organisation de résistance « Front national » (secrétariat d’Etat au Anciens combattants, 1990). Il est homologué (GR 16 P 404100) au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance .
Il est homologué « Déporté politique » en 1954, et devient  le Président de la Section FNDIRP de Noisy-le-Grand, où il a habité après la guerre 1914-1918.
Il témoigne avec Etienne Pessot de la mort à Auschwitz de plusieurs de leurs camarades, dont Georges Cora.

Lucien Matté décède à Paris (12ème)le 11 octobre 1960 au 153, avenue du général Michel Bizot (4).

  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 2 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François,
    Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit
    libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
  • Note 3 : le n° 153 est indiqué sur la fiche des RG. Mais l’avenue du Général Michel Bizot s’arrête aujourd’hui au n° 123.

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée le 17 mai 1990 et novembre 1993 Fiche d’aide médicale (12 décembre 1945).
  • Attestation d’appartenance au Front National (1954).
  • Archives de Noisy (madame Valérie Barbier) : février-mai 1990.
  • ARAC de Noisy.
  • Témoignage de René Aondetto, à propos du Kommando DAW.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Archives de la Préfectures de police de Paris, dossiers Brigade spéciale des Renseignements généraux, registres journaliers.
  • Registres matricules militaires de la Seine.

Notice biographique mise à jour en 2013, 2019 et 2022 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l’occasion du 60ème anniversaire
du départ du convoi et publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil. Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour
Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000»
, éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et
coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous
pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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