Matricule «45.913» à Auschwitz

André Moutard : né en 1903, au Raincy (Seine) ; domicilié à Paris 18ème ; tourneur chez Citroën ; communiste ; arrêté le 6 décembre 1940 interné aux Tourelles, Aincourt, Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 16 août 1942.

André Moutard est né au domicile de ses parents, 13, avenue Thiers, le 25 septembre 1903, au Raincy (Seine / Seine-St-Denis). André Moutard habite au 8, rue des Amiraux à Paris (18ème) au moment de son arrestation. Il est le fils d’Anaïs, Henriette Parent, 33 ans et de Jules, Joseph Moutard, 34 ans, cocher, puis « messager », son époux.
André Moutard a 5 frères et sœurs dont une sœur aînée, Lucie et Lucien. La famille quitte Le Raincy dès 1904 et vient s’installer au 12, rue des Amiraux à Paris, avant la guerre de 1914-1918. Père de famille de 6 enfants, son père est mobilisé en 1914, mais renvoyé dans ses foyers en 1915 (rattaché à la classe 1887).
En 1915, ils déménagent au 2, villa de Cronstadt à Paris 18ème. En 1921, la famille a de nouveau déménagé.  André Moutard devient tourneur-régleur chez Citroën.
Il épouse Louise, Augustine Ménard, le 22 décembre 1928, à Saint-Gratien (Seine-et Oise / Val d’Oise). Mécanicienne, elle est née Caen, le 8 février 1909. Le couple a deux filles : Jeanine et Andrée. Ils habitent au 8, rue des Amiraux à Paris (18ème).
Ils se séparent, le divorce est prononcé le 20 décembre 1933 (elle se remariera le 23/12/1943 avec Germain Lavenu). André Moutard conserve l’appartement, où il vit maritalement avec Émilie P.  Sa compagne a trois enfants. Sa mère, Anaïs Moutard, âgée de 70 ans, vit également avec eux.

Si l’on suit les affirmations des Renseignements généraux, il est un « communiste actif ».
Lors de la déclaration de guerre, André Moutard est mobilisé en tant qu’« affecté spécial » aux usines Citroën, jusqu’au 22 mai 1940 date de l’évacuation de l’usine pour Niort. Il participe à ce repli. Après la signature de l’armistice, il revient travailler chez Citroën.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

En juin 1940, un triangle de direction clandestin du Parti communiste fonctionne depuis plusieurs mois dans le 18ème. Il est composé de Spilers, Guilleminot et Maurice Rioux. Avec le retour de l’armée de plusieurs militants, le triangle est modifié et constitué de Laprade, Armand Schkolnic et Maurice Rioux jusqu’au soir du 26 novembre 1940 où Laprade et Schkolnic sont arrêtés (Armand Schkolnic est déporté comme Juif à Auschwitz dans le convoi du 5 juin 1942). Gustave Depriester devient alors le responsable politique du quartier des « Grandes Carrières », au sein d’un triangle de direction clandestin composé de Maurice Rioux et Alex Le Bihan. Et Alex Le Bihan prend la responsabilité du triangle clandestin à suite de l’arrestation de Gustave Depriester le 29 novembre 1940.
André Moutard est arrêté par des policiers français, le 6 décembre 1940 pour activité communiste : « arrestation de militants communistes en vue de leur internement au camp d’Aincourt » peut-on lire sur les documents de la Préfecture. Il est arrêté sous la responsabilité de  l’inspecteur « G… » du commissariat de Clignancourt. Il s’agit d’une rafle qui concerne 58 militants communistes de la région parisienne (dont 9 de différents quartiers parisiens).
D’abord conduit avec ses camarades à la caserne des Tourelles (boulevard Mortier à Paris 20ème) André Moutard est interné administrativement avec 57 autres militants au camp de « Séjour surveillé » d’Aincourt, ouvert dès le 5 octobre 1940 par le gouvernement de Vichy pour y enfermer les communistes du département de la Seine. Lire dans le site : Le camp d’Aincourt 

Mention des Renseignements Généraux : «Meneur communiste très actif »

Sur la liste « des militants communistes
internés le 6 décembre 1940
» reçue des Renseignement généraux par le directeur du camp, figurent des mentions caractérisant les motifs de leur internement (C 331/7) : pour André Moutard on lit : «Meneur communiste très actif ». Son frère Lucien effectue des démarches auprès de la Préfecture afin d’obtenir un
droit de visite pour lui donner des nouvelles de ses deux filles, qu’il héberge depuis l’arrestation de leur père.
Le 6 septembre 1941, il est transféré au camp de Rouillé (1), au sein d’un groupe de 149 internés. Le 14 octobre, le directeur du camp demande au préfet de la Seine les dossiers des internés arrivés à Rouillé un mois auparavant, dont celui d’André Moutard. Ces dossiers lui sont envoyés par les Renseignements généraux le 28 octobre. L’exposé des motifs d’arrestation est le même qu’à Aincourt : «Meneur communiste très actif ».

Rouillé : «Meneur communiste très actif »

Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé (1) une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp de Compiègne.
Le nom d’André Moutard (n° 136 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés (2) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, André Moutard  est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

André Moutard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45913» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Tourneur de profession, il est ramené à Auschwitz 1.

On sait qu’il est admis rapidement au Block 21 A du Revier « l’hôpital ».

André Moutard meurt à Auschwitz le 16 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz,  T 3 page 834) et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès et numéro matricule, avec l’indication « Katolisch » (catholique). Son nom, matricule et date de naissance sont inscrits à la page du 17 août sur la page 352 du Totenbuch (livre des morts) manuscrit, ainsi que celui de 5 autres « 45.000 ». Il convient de souligner que vingt-un autres «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz ce même jour (c’est le début d’une grande épidémie de typhus au camp principal, qui entraîne la désinfection des blocks, s’accompagnant d’importantes sélections et du transfert du camp des femmes). Lire 80 % des 45000 meurent dans les 6 premiers mois, pages 126 à 129 in Triangles rouges à Auschwitz.

Un arrêté ministériel du 31 juillet 1997 paru au Journal Officiel du 14 décembre 1997 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Mais il comporte une date erronée : « décédé le premier février 1943 à Auschwitz (Pologne) ». Il serait souhaitable que le Ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 et consultable sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau.

Lire dans le site l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

André Moutard a été déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ».

  • Note 1 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 2 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Archives en ligne de Seine-Saint-Denis et de Paris, recensements de population.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d’internement des communistes en zone occupée. Dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la police / BA 2374
  • Archives d’Aincourt, in Archives départementales des Yvelines.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • Camp de Séjour Surveillé de Rouillé : archives départementales de la Vienne.
  • Liste du 22 mai 1942, liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • « Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l’infirmerie de Birkenau, kommando d’Auschwitz» (n° d’ordre, date, matricule, chambre, nom, nature du médicament) du 1.11.1942 au 150.7.1943.
  • © Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Office for Information about Former Prisoners, registres des Blocks.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.