Matricule « 46140 » à Auschwitz   Rescapé

Léon Thibert le 8 juillet 1942 à Auschwitz
Immatriculation à Flossenbürg
Léon Thibert : né à Ratte (Saône-et-Loire) en 1912 ; domicilié à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) ; cuisinier ; passeur du réseau Combat ; arrêté le 26 février 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, rescapé, décédé en 1994.

Léon Thibert (dit « Casi ») est né à Ratte (Saône-et-Loire), près de Louhans, le 12 janvier 1912.  Au moment de son arrestation, il habite à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), où il est cuisinier.
Il est le fils de Marie, Valentine Curau, 23 ans, cultivatrice et de Jules, Léon, Casimir Thibert, 28 ans, cultivateur, son époux. Il a deux frères (Roger, né en 1910 et René, né en 1926).
Il épouse Marie-Andrée Bernard à Louhans en août 1935. Il est père de 3 enfants (dont une fille Michèle, née en 1936 et un fils, Léon).

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Après l’armistice du 22 juin 1940, la Saône-et-Loire est coupée en deux par la ligne de démarcation et fait passer sous contrôle allemand toute la partie industrielle du département. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Très tôt l’hostilité au gouvernement de Pétain et à l’occupant se manifeste en Saône-et-Loire par des distributions de tracts, graffitis, sabotages. De lourdes amendes sont appliquées aux villes où ces actes sont constatés.

Pendant l’Occupation, Léon Thibert fait passer la ligne de démarcation (elle passait à Chalon) à des prisonniers évadés. Il est membre du réseau « Combat » (attestation d’après guerre, qui lui permettra à son retour des camps d’obtenir la carte de « Déporté Résistant », sans enquête : il n’est pas communiste). Le certificat du réseau Combat : « organise le passage de la ligne de démarcation pour des prisonniers évadés, ravitaillement et aide matérielle à tous résistants  » (1). Il est également en contact avec Pierre Vendroux, qui sera lui aussi déporté à Auschwitz.

Le 26 février 1942, Léon Thibert est arrêté par les polices française et allemande en même temps que trois autres chalonnais qui feront partie du même convoi pour Auschwitz : Léon Michaud , Henri Goux  (45625), et lucien Rosier (46069).

D’après les recherches de M. Roland Tatreaux, le rapport du commissaire de police municipale de Chalon, M. H. B. en date du 22 février 1942, au lendemain de l’attentat contre l’Orstlazarett, sise dans le groupe scolaire dit « de Bourgogne » à Chalon, nous apprend que la vague d’arrestations à partir du 23 février concerne des suspect·es d’activité communiste dont les domiciles sont perquisitionnés après l’attentat.
Les milieux syndicaux et communistes sont visés. Trois autres châlonnais, arrêtés comme otages Juifs, seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 5 juin 1942.
D’abord écroués à la Maison d’arrêt de Beaune contrôlée par l’administration française, les quatre Chalonnais sont envoyés, à la demande des autorités allemandes, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht (le Frontstalag 122) camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Depuis ce camp, Léon Thibert va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Léon Thibert est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau

Léon Thibert est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 46.140 » (à 11 heures du matin). Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal.
Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Blocks (Pierre Monjault).
Léon Thibert, comme Pierre Monjault et Pierre Vendroux, reste à Birkenau. Il est témoin de l’horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz.
La plupart des « 45.000 » vont mourir dans les premiers mois de leur arrivée. A la fin de l’année 1942, ils ne sont plus que 220 survivants et 150 environ en mars 1943 !

Dessin de Franz Reisz, 1946

Un soir (le 16 ou le 17 mars 1943), après l’appel, la plupart des « 45000 » survivants à Birkenau (vingt-cinq)sont rassemblés. Consignés dans un block, dix-huit d’entre eux sont conduits le lendemain sous escorte au camp principal, Auschwitz I.

En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Léon Thibert, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d’écrire pour les détenus politiques français

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, Pierre Vendroux est en quarantaine au Block 11 avec la
quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les
Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.

Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45.000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent).
Un groupe de 31 est transféré le 28 août pour Flossenbürg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre 1944. Lire dans le site , « les itinéraires suivis par les survivants ».

Le camp de Flossenbürg

Le 28 août 1944 Léon Thibert et Pierre Vendroux font partie du groupe de trente et un « 45.000 » qui quittent Auschwitz pour Flossenbürg, où ils sont enregistrés le 31 août 1944 : Léon Thibert reçoit le matricule « 19.894 » à Flossenbürg, affecté le même jour au Kommando d’Altenhammer. Il retourne à Birkenau fin 1944, pour y assurer l’entretien des miradors.
Certains « 45.000 » sont transférés dans d’autres camps, mais Léon Thibert reste au camp de Flossenbürg jusqu’à sa libération, avec Louis Faure et André Seigneur.
Libéré le 3 mai 1945, Léon Thibert est rapatrié le 5 mai par Longuyon.
Le titre de « Déporté résistant » lui a été attribué en mars 1952.
Il est homologué au titre de la Résistance intérieure française (RIF) et DIR (Déportés et Internés Résistants) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance.
Membre du réseau « Combat », il a le grade de sergent RIF (Attestation de N. Murat, qui précise: « du 1er novembre au 5 mai 1945″ pour « passage de la ligne de démarcation (elle passait à Chalon), pour des prisonniers évadés, ravitaillement et aide matérielle à tous résistants « .
A la Libération il devient restaurateur. Divorcé, il se remarie.
Il témoigne pour les familles de ses camarades. Le 6 juillet 1945 Léon Thibert écrit au frère de Georges Varenne, instituteur de l’Yonne, qui était sans doute dans le même Kommando que lui, mort à Auschwitz : « Il était employé à de gros travaux, très pénibles. Très faibles nous faisions un canal autour de ce maudit camp, il fallait manier la pelle et la pioche sans repos, sans nourriture et frappés sans cesse. Votre frère n’étant pas habitué à ces gros travaux manuels, fut bien vite épuisé de fatigue et de faim, ce qui lui amena la mort sans trop de grande souffrance. Il s’est éteint comme un bon vieillard. Il est décédé entre le 20 et le 25 septembre». Georges Varenne a alors quarante six ans et Léon Thibert trente.
Il prend sa retraite à Juan-les-Pins au 123, boulevard Wilson. Au cours d’une conversation téléphonique, en 1990, il me demande les adresses de plusieurs rescapés, en particulier celles d’Aîmé Obeuf et de Pierre Vendroux et les noms des « 45000 » de Chalons.
Léon Thibert est mort à la « Basse Mâconnière » près de Châteaurenaud (Louhans), le 15 juin 1994.

Note 1 : Mon beau-père, Roger Cardon, né à Chalon, évadé d’un Stalag a passé la ligne de démarcation en février 1942 à Chalon, dans le placard à chiffons d’une locomotive, via ce même réseau de passeurs, dont un membre de sa famille « l’oncle Alexandre » était membre, filière militaire qui fournissait ensuite des papiers de démobilisation.

Sources

  • Témoignages de Georges Gourdon, Aimé Oboeuf Pierre Vendroux et Roger Abada.
  • Démarches en mairie de Châlon et auprès de la FNDIRP locale (M. Mazoyer)
  • Léon Thibert a rempli en mars 1990, le « questionnaire biographique » que j’ai adressé aux familles ou au municipalités.
  • ACVG (Val de Fontenay) novembre 1993 et Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC, Caen).
  • Conversation téléphonique en 1990.
  • Remerciements à M. Tatreaux Roland pour l’envoi de deux rapports de police de Chalon-sur-Saône, des 22 et 23 février 1942. Il est notamment l’auteur de l’Histoire de la police à Chalon-sur-Saône sous l’Occupation et de La chaîne d’évasion du colonel Moréteaux et autres passeurs, Chevalier, Rebillar.

Notice biographique rédigée en mars 2006, complétée en 2017,  2018 et 2022, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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