Matricule « 45.328 » à Auschwitz

Joseph Carattoni en cyclo touriste (DR)
Joseph Carattoni :  en 1915 à San Marino ; domicilié à Longwy ; communiste ;  arrêté le 8 novembre 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 31 décembre 1942 
Joseph Carattoni le 8 juillet 1942 à Auschwitz

Giuseppe (Joseph) Carattoni est né le 10 juin 1915 à San Marino (République de San Marino (Saint-Marin), enclavée en Italie, non loin de Rimini). Il habite au 88, avenue Raymond Poincaré à Longwy-Gouraincourt (1) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Candida Thomasini, 17 ans, et de Luiggi Carattoni, 22 ans, électricien, son époux, tous deux nés à San Marino.
Joseph a une sœur, Yolande née à Rivarolo (Gènes, Italie) en 1920 et deux frères (Secondo, né en 1917 à San Marino et Antoine né en 1929 à Mont-Saint-Martin en Meurthe-et-Moselle).  Les différents lieux de naissance de ses frères et sœur tracent le parcours de la famille, qui émigre donc en France avant 1929, sans doute devant l’instauration du fascisme italien, si on en juge par les convictions connues du jeune Guiseppe.
En effet, il est un « communiste notoire » selon les services de police.
Joseph travaille aux faïenceries de Longwy.
Il participe à des courses cyclistes (2) et est adepte du cyclo-tourisme.
En 1931, la famille habite au 42, avenue Raymond Poincarré à Longwy-Gouraincourt. Luiggi le père est manœuvre AL, Joseph est mouleur PR et Secondo est « mousse ». En 1936, la famille Caratoni déménage au 88, avenue Raymond Poincarré à Longwy-Gouraincourt. Luiggi le père est alors électricien, Joseph et Secondo Carattoni sont tous deux mouleurs PR, Yolande est apprentie. Joseph est naturalisé Français par le décret du 2 avril 1940 (dossier de naturalisation : 20934 X 39 conservé aux Archives nationales sous la cote 19770900/167). « Pendant la « drôle de guerre », « l’étranger suspect » est particulièrement visé. En application des instructions ministérielles du 17 septembre 1939, le préfet de Meurthe-et-Moselle, Léon Bosney, demande à la gendarmerie, par circulaire du 30 septembre, de lui fournir la liste « des étrangers ou étrangères indésirables, suspects au point de vue national ou dangereux pour l’ordre public, en vue de leur internement éventuel, se trouvant actuellement encore dans votre circonscription ou votre secteur », avec rapport sur chacun d’eux » (Jean-Claude Magrinelli, chercheur au CRIDOR).
Fin juin 1940, toute la Meurthe-et-Moselle est occupée : elle est avec la Meuse et les Vosges dans la « zone réservée » allant des Ardennes à la Franche-Comté, destinée au « peuplement allemand ».  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Plus de 20 000 Allemands, soit l’équivalent de deux divisions, sont stationnés en permanence en Meurthe-et-Moselle. Le Préfet de Meurthe-et-Moselle collabore sans état d’âme avec les autorités allemandes, il « ne voit aucun inconvénient à donner à la police allemande tous les renseignements sur les communistes, surtout s’ils sont étrangers » (Serge Bonnet in L’homme de fer p.174).
La résistance communiste est particulièrement active dans le « Pays-Haut » (in Magrinelli, Op. cité pages 229 à 251).
Aux débuts de l’Occupation, Joseph Carattoni est le responsable d’un triangle du Parti communiste clandestin avec Guérino Bresciani (3), responsable du secteur de Longlaville.
Dans son dossier au DAVCC (service historique de la défense à Caen) figure un certificat FFI-FTP pour la période du premier mars 1941 jusqu’à son arrestation. Il est y est mentionné « chef de groupe »(grade de sergent FFI) le 15 mars 1941, «arrêté pour avoir participé effectivement à la diffusion de tracts et journaux anti-nazis dans les usines de Chers, Rahon et Longwy».
Joseph Carattoni est arrêté le 8 novembre 1941, et il est écroué à la prison Charles II de Nancy.
Il est interné le 12 novembre 1941 au camp d’Ecrouves (le camp a été ouvert en juillet 1941 pour l’internement des Juifs et des Communistes, en plus de l’utilisation de la prison Charles III de Nancy).
Rapport du commissaire de police de Briey au sous-préfet, le 15 avril 1942 : « auteur de diffusion de tracts communistes au cours de l’année 1941, il avait été la même année le réorganisateur du PC dans la région, et qu’il avait fourni des tracts pour être répandus dans le secteur. A ce sujet, procédure spéciale de la gendarmerie de Mont St Martin les 3 et 11 février 1941 (PV N° 71 et 94). Le 9 novembre 1941 à la suite d’une information instruite contre lui, il a fait l’objet s’un arrêté d’internement du préfet de Meurthe et Moselle et écroué le 12 au camp d’Ecrouves. Carattoni Guiseppe étant connu pour être un communiste notoire, dangereux au point de vue national et politique pour notre pays, je propose que la nationalité française lui soit retirée ».
Déchu de sa nationalité française
Le 22 juillet 1940, l’État français avait voté le réexamen de toutes les naturalisations accordées depuis 1927. Il « entend, sinon débarrasser le pays des étrangers indésirables, du moins les placer sous contrôle étroit et, pour les plus dangereux, les priver de la citoyenneté française qu’ils auraient pu acquérir. L’anticommunisme va de pair ici avec la xénophobie » (Jean-Claude Magrinelli, chercheur au CRIDOR). La conséquence pour nombre d’entre eux : la déportation et la mort. Plus de 15 000 personnes furent concernées en France jusqu’en mai 1944. Par décret du 20 août 1942, publié au Journal officiel du 27 août 1942, après examen au cours de la séance n° 576 du 23 janvier 1942 par la commission 2, Joseph Carattoni est déchu de sa nationalité française.
Joseph Carattoni est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122).
Au camp de Compiègne, il est vraisemblablement dans la même baraque que Raymond Montégut qui le cite dans son livre de souvenirs « Arbeit Macht Frei » « mon camarade Carattoni, mort depuis à Auschwitz, me posa la question suivante : « si un parti t’imposait le sacrifice : la mort de ta femme et de tes enfants, que ferais-tu ? » Je répondis : « je crois que je ne pourrais pas les laisser mourir !« .
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation :
La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Joseph Carattoni est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45328 ».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Joseph Carattoni meurt à Auschwitz le 31 décembre 1942 selon les recherches effectuées par les historiens polonais d’Auschwitz.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué le 13 février 1954. Il a été homologué au grade de sergent FFI. Son nom est honoré sur le monument des déportés de Longwy.
Un arrêté ministériel en date du 8 avril 2015 porte apposition de la mention « Mort en déportation » sur ses actes et
jugements déclaratifs de décès et porte la date de décès à Auschwitz le 31/12/1942.

  • Note 1 : Longwy-Gouraincourt : cité dite de Gouraincourt, construite pour loger le personnel des usines sidérurgiques en
    développement, constituée d’une cité ouvrière, de logements de contremaîtres, d’un logement patronal daté de 1896 situé dans un parc avec écurie et colombier, d’un hôpital, d’une école primaire, garderie d’enfants, école technique en 1930, salle
    des fêtes. Propriété intégrale de la société Usinor  jusqu’en 1976 (d’après Wikipedia).
  • Note 2 . Les mouvements antifascistes de l’immigration italienne nés dès le milieu des années 20, s’affirment complètement sous le Front populaire et la volonté d’intégration d’une majorité des immigrés vont affaiblir les effets de la propagande fasciste mise en place par le « fascio » de Briey. Le sport cycliste est un des principaux sports investis par l’immigration italienne. In « Immigration et intégration par le Sport – Le cas des immigrés italiens du bassin De Briey (fin du XIXe siècle – début des années 40)» par Jean-Pierre Favero, professeur agrégé d’EPS, docteur en histoire contemporaine, rencontré par mon mari, lui même professeur d’EPS, lors de la conférence de 1997.
  • Note 3 : Guérino Bresciani, né à Seriates (Italie) le 17 avril 1915, résistant est lui aussi déporté le 6 juillet 1942, mais directement depuis la prison de Briey vers la prison allemande de Karlsruhe (il est sans doute déporté « NN »). Dirigé ensuite sur la prison de Reinbach, puis à Kassel (Kommando de Buchenwald) et à la prison de Staubürg où il est libéré fin 1944.
  • Note 4: 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres
    de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Fichier national du Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Il est mentionné par Raymond Montégut dans son livre « Arbeit Macht Frei » p. 17.
  • Eléments biographiques communiqués par M. Fabrisy (FNDIRP) 1990.
  • La photo de Joseph Carattoni à vélo a été transmise par la fille de Louis Gangloff, « 45569 » de Villerupt, Madame Marie-Louise Bernard. Elle a servi a l’impression d’une page de la plaquette éditée par la FNDIRP de Meurthe-et-Moselle.
  • Recensement de la population, 1936 Longwy.
Affiche de la conférence du 5 juillet 1997 salle Pablo Picasso à Homécourt
Le Républicain Lorrain 28 juillet 1997

Notice biographique rédigée en 1997 pour la conférence organisée par la CGT et le PCF de la vallée de l’Orne, à Homécourt le 5 juillet 1997, complétée en 2015, 2018 et 2021 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45.000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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