Matricule « 45 396 » à Auschwitz

Pierre Cordier à Auschwitz, le 8 juillet 1942
Pierre Cordier : né en 1896 aux Maillys (Côte-d'Or) ; cheminot, puis chiffonnier ; communiste ; arrêté le 22 juin 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 19 septembre 1942

Pierre Cordier est né le 21 mars 1896 aux Maillys (Côte d’Or).
Il habite au 8, rue du Cornot à Port-sur-Saône (Haute-Saône) au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Elisa Laurent, 38 ans, sans profession et de François Cordier, 44 ans, vannier, son époux.
Son registre matricule militaire indique qu’il habite Vezet, un bourg de Haute-Saône, au moment du conseil de révision et travaille comme journalier, puis négociant en chiffons. Il mesure 1m 65, a les cheveux châtains clairs, les yeux bleus, le front moyen et fuyant, le nez rectiligne et le visage rond. Il a un niveau d’instruction « n° 3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Pierre Cordier, conscrit de la classe 1916 devance l’appel et s’engage le 4 février 1915 pour une durée de cinq ans à la mairie de Vezoul au titre du 5ème Régiment de Chasseurs d’Afrique. Il arrive au corps le 10 février. Chasseur de 2ème classe, il « passe » au 1er Régiment de chasseurs légers (17ème chasseur) le 2 juin 1916 et part « aux armées du Nord et du Nord-Est ». Dans la Somme, il est évacué le 26 juin pour fièvre sur l’hôpital temporaire VI à Beauvais. Il y est soigné jusqu’au 26 juillet. Il « part en convalescence » de 30 jours et rejoint son régiment au bout de cette permission. Le février 1917, il est évacué sur l’hôpital temporaire n° 90 de Cosnes (Cosne-Cours-sur-Loire, Nièvre), puis sur l’hôpital complémentaire n° 85 à Nevers le 20 mars 1917. Il part en permission de convalescence d’un mois le 26 mars et rejoint à la fin de celle-ci son régiment « aux armées », dans le secteur de Sillery, fortement bombardé. Il rentre au dépôt le 7 août, où il est affecté au 11ème Régiment de cuirassiers. Il part « aux armées du Nord et du Nord-Est » le 7 octobre 1917. Il est dirigé pour maladie sur l’ambulance 243 le 30 décembre 1917. Il est dirigé sur l’hôpital d’évacuation 37 le 4 janvier 1918. De là il passe sur l’hôpital temporaire n° 25 de Pont-Sainte-Maxence le 11 janvier. Il part en permission de convalescence de 10 jours le 4 février 1918. Pendant sa convalescence il entre à l’hôpital mixte de Gray (Haute-Saône / HOE contagieux) le 23 février. Il part en convalescence de 10 jours le 10 mars. Il rejoint son corps « aux armées », dans l’Oise, près de Noyon le 26 mars 1918.

Elincourt Ste Marguerite après les combats du 9 juin 1918

Le 9 juin 1918, malgré le port des masques à gaz, il est intoxiqué par les gaz de combat à Elincourt-Sainte-Marguerite (Oise). « D’emblée le bombardement atteint une violence extrême. Les « minen » se mêlent aux obus de gros et de moyen calibre, les fumigènes alternent avec les toxiques, les suffocants avec les lacrymogènes. (…) D’un bout à l’autre, le secteur du régiment est embrasé par les éclatements, la terre tremble, le sol est couvert d’un épais nuage de fumée, l’air devient presque irrespirable (…). 1.262 hommes sont tués, blessés ou disparus (historique du 11ème Régiment de cuirassiers « combat du 9 juin 1918 »).  Il est dirigé sur l’hôpital d’évacuation de Cauly (HOE n° 16) dans l’Oise. Il passe ensuite le 13
juin à l’hôpital complémentaire n°50 à Chartres. Il est envoyé en permission de convalescence du 12 septembre au 11 novembre 1918. Il rejoint son corps dans la zone des armées. Il rentre au dépôt le 12 décembre 1918. La commission de réforme de Versailles le déclare « inapte un mois » le 19 janvier 1919, pour « râles sibilants et ronflants dans la zone des deux poumons, suite de bronchites et intoxication sérieuse par les gaz ». Il est « mis à la disposition du réseau ferré de l’Est comme volontaire du 26 janvier 1919 au 22 avril 1920 ». Son temps d’engagement volontaire échu, il est démobilisé « certificat de bonne conduite accordé ».

Pierre Cordier épouse Jeanne Sponem à Soing (Haute-Saône), le 6 mars 1920. Le couple a un garçon, Robert, qui naît en 1921 dans cette commune.
Du 20 avril 1920 au 4 janvier 1923 il est embauché comme homme d’équipe aux Chemins de fer de l’Est. A ce titre, il est classé comme « affecté spécial » à la 6ème section des chemins de fer de campagne, en tant que réserviste de l’armée de Terre (en cas de conflit armé, il serait mobilisé à son poste de travail).

Pierre Cordier est ensuite agent de train à la Compagnie des chemins de fer de l’Est : «Pierre Cordier était, en 1922, trésorier général du syndicat unitaire des cheminots de cette ville (CGTU) dont Charles Furlenmeyer était le secrétaire général» (le Maitron).
Le 14 mars 1923, le jeune couple habite 14, rue des casernes à Vezoul (Haute-Saône). Ils déménagent au 70, rue du tir prolongée en janvier 1925. En 1929, il est avec Henri Corne, l’animateur de la cellule communiste de Vesoul (Le Maitron).

En 1926 et 1933, la commission spéciale de réforme de Besançon le maintient « service armé » dans la réserve au motif qu’il a moins de 10 % d’invalidité imputable au service armé. Le 1er mai 1931, la famille Cordier habite Charmoiles (Haute-Saône).
En novembre 1933 ils reviennent habiter à Port-sur-Saône au 8, rue de Cornot. Il est à cette époque patron chiffonnier.
Classé en 1939 dans la réserve de l’armée en ZDA (zone de défense antiaérienne), Pierre Cordier est rappelé sous les drapeaux par le décret de mobilisation générale du 1erseptembre 1939. Il arrive au centre de mobilisation d’artillerie n° 27 le 3 septembre. Il
est réformé définitivement par la commission de réforme de Chaumont le 9 novembre pour « crises d’angine de poitrine, signes positifs à l’électrocardiogramme ». Il est renvoyé dans ses foyers « non récupérable » et RDC (rayé des contrôles définitif) et « se retire » à Port-sur-Saône.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Dès la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, le territoire de Belfort, la Haute-Saône, le Doubs, le nord du Jura sont situés en « zone occupée », mais également en « zone interdite » : le retour des réfugiés y est interdit et pour les nazis, ces départements sont destinés à devenir une zone de peuplement allemand (un retour à la « Lotharingie » – soit pour la France un territoire englobant la Franche-Comté, la Lorraine, l’Alsace et la partie du Nord située à l’est de l’Escaut). Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « Révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Pierre Cordier est arrêté le 22 juin 1941 par des feldgendarmes. Cette arrestation s’inscrit dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. 23 Haut-Saônois seront arrêtés. A Vesoul, en moins de trois heures, la police municipale arrête Georges Cogniot (universitaire, dirigeant national communiste, évadé de Compiègne le 22 juin 1942), Jules Didier (évadé de Compiègne en 1943, il rejoint les maquis du Jura), l’horloger Koulikowski, d’origine russe, sympathisant communiste et Lucienne Weil, institutrice communiste. Six autres Haut-Saônois sont arrêtés puis déportés à Auschwitz comme Albert Morel dans le convoi du 6 juillet 1942 : Gustave Baveux, Pierre Cordier, Henri Corne, Jean FavretZéphyrin Toillon, Gilbert Vorillon.

D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par les Allemands (ici à Lure, puis à Vesoul – et peut-être Chaumont), les Haut-Saônois sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht (le Frontstalag 122) qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Depuis ce camp il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Pierre Cordier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 45.396 » .
Sa photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Pierre Cordier meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942 d’après le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in « Death Books from Auschwitz » Tome 2 page 185). Cette date est celle qui suit une importante «sélection» des «inaptes au travail» destinés à être éliminés dans les chambres à gaz de Birkenau. Son acte de décès porte le n°31810/42 (liste Van de Laar).

L’arrêté ministériel du 12 novembre 1987 relatif à l’apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes ou jugements déclaratifs de décès (J.O. du 6 février 1988) n’a retenu que la date portée à la libération sur son état civil : décédé en octobre 1942 à Auschwitz (Pologne).

Pierre Cordier a été homologué « Déporté politique ».Son nom figure sur le monument aux morts de Port-sur-Saône (1992) et sur le monument commémoratif départemental «La Résistance à ses 687 martyrs 1940-1945», place du 11e Chasseurs à Vesoul.

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis devenu après guerre directeur du Musée d’Etat d’AuschwitzBirkenau) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Mairie Les Maillys (Côte d’Or), pour la date et lieu de sa naissance et celle de son mariage.
  • Mairie de Port-sur-Saône (18 juin 1992).
  • Renseignements communiqués en juin 1992 par Mme Odile Selb-Boge, présidente de l’association des déportés (Port sur Saône).
  • Correspondance avec Mme Elizabeth Pastwa, conservateur au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon (septembre 1991).
  • Correspondances avec Jean Louis Chognard (octobre 1991), professeur à Rioz, auteur d’un travail sur Résistance et Déportation à Rioz.
  • Correspondance entre Jean Louis Chognard et Pierre Grosdemange, responsable des FFI de Rioz après septembre 1943 qui a recueilli les souvenirs de Jules Didier (militant communiste arrêté le 22 juin 1941, évadé de Compiègne en février 1943 et qui rejoignit les maquis du Jura).
  • Correspondance avec Maurice Decousse, Fédération des Résistants et Déportés de la Haute-Saône (28 octbre 1991).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en juillet 1992 (Val de Fontenay).
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. notes de Jean-Pierre Besse.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). « Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948« , établie à partir des déclarations de décès du camp d’Auschwitz. Liste V (31810) – Liste S (n° 72)
  • © Site Mémorial an Museum Auschwitz-Birkenau.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb
  • © Sitewww.mortsdanslescamps.com
  • © Etat civil de Côte d’Or
  • © Registres matricules militaires de Haute-Saône et recensement de 1936 à Port-sur-Saône.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2011, complétée en 2015, 2018 et 2021 ; Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice.
Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *