Roland Lebel : né en 1920 au Havre (Seine-Inférieure / Seine-Maritime), où il est domicilié ; marin pêcheur, inscrit maritime, adhérent CGT ; arrêté le 24 février 1942 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 18 septembre 1942.

Roland Lebel est né le 22 janvier 1920 au Havre en Seine-Maritime (anciennement Seine-Inférieure) où il est domicilié. Il est le fils de Rachel, Albertine Lestiboudois et de Raoul, Georges Lebel son époux. Roland Lebel habite d’abord au 9 rue des Viviers, sinistré à cette adresse, il s’installe au 22, rue Saint Julien au moment de son arrestation.

Le Havre juin 1936, les inscrits maritimes CGT

il est marin pêcheur «à la petite pêche» jusqu’à l’Occupation (conscrit de la classe 1940, il n’est pas mobilisable à la déclaration de guerre).
Roland Lebel est syndicaliste, selon Louis Eudier.

Le Havre occupé, 1941  AJPN © D.r.

Les troupes allemandes entrent dans Le Havre le jeudi 13 juin 1940, et transforment la ville et le port en base navale (on comptera jusqu’à 40.000 hommes de troupe). Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, et Rouen. Une Kreiskommandantur est installée à L’Hôtel de ville du Havre. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état
civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Il se marie en 1941 avec Alice, Georgette Homo. Elle est née le 31 mars 1920 au Havre. Le couple a une petite fille de cinq mois au moment de l’arrestation de Roland Lebel.
Pendant l’Occupation Roland Lebel navigue encore un temps «à la petite pêche» (les inscrits maritimes étaient exemptés du travail forcé – organisation Todt– pour la construction du mur de l’Atlantique),
puis il travaille pour le compte de l’armée allemande.

Il est arrêté comme otage le 24 février 1942, à la suite de l’attentat de la Place de l’Arsenal au Havre. Les Allemands opèrent, immédiatement après, une rafle notamment dans les cafés de la place. Annonce est faite que 30 otages seront fusillés si les coupables ne sont pas découverts (20 otages juifs et communistes internés à Compiègne seront fusillés). La rafle se poursuit le lendemain au Pont de La Barre en direction des milieux communistes et syndicalistes. Lire dans le blog Le Havre, sabotages et attentats : avril 1941-février 1942.

Claude-Paul Couture, instituteur, correspondant du comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale, dans une étude sur la Seine Maritime de 1939 à 1945 a relaté son histoire sous le titre : ‘inexorable destin d’un otage.

Claude-Paul Couture, inexorable destin d’un otage

« A la suite de l’attentat de la place de l’Arsenal au Havre, effectué par le groupe Chatel de la 2ème compagne de FTP et dirigé contre un détachement de la Kriegsmarine, un certain nombre de français de la région havraise sont raflés à travers la ville et le port puis arrêtés comme otages. Parmi eux, il y a Roland Lebel, marié, père d’un enfant, arrêté le 24 février 1942. Dans les jours qui suivent, la famille s’inquiète et entreprend des démarches. Le 26 mars 1942, l’Administrateur en chef de 1ère classe de l’Inscription Maritime, Bronkhors, Chef du Quartier du Havre, informe le sous-préfet du Havre qu’il vient d’apprendre, seulement, l’arrestation par l’autorité allemande du marin-pêcheur Lebel et que cette arrestation a été opérée dans les mêmes conditions que celle des autres marins qu’il avait déjà signalés dans une lettre du 21 mars. Il ajoute : « Lebel est actuellement incarcéré a la maison d’arrêt de Rouen. Je ne peux fournir que de bons renseignements sur ce marin. Je vous demande de bien vouloir intervenir auprès
de la
Kreiskommandantur en vue d’obtenir sa libération ». 

Or, le 21 mars, le préfet Bourgeois était déjà intervenu, sitôt informé par une note reçue de la kommandantur du Havre, auprès du Feldkommandant, à Rouen, en précisant que « l’arrestation de Lebel ne peut qu’étonner ». Le 27 mars 1942, sous le timbre : Feldkommandantur 517-V-1-/1321, le Dr Kuhr, Oberkriegsverwaltungsrat, au nom du Feldkommandant répond au Préfet de la Seine-Inferieure : «La mise en liberté de Lebel ne peut pas avoir lieu pour le moment». Cette lettre parvient à la Préfecture le 30-3-1942. Le préfet régional Bouffet en informe le sous-préfet du Havre le 6 avril 1942. Entre temps, un complément d’enquête a été ouvert par les autorités havraises. On cherche très sincèrement, du coté des autorités françaises, à faire libérer l’otage qui, pourtant, dés ce moment, est déjà virtuellement un homme mort. Le 31 mars 1942, le commissaire central du Havre transmet au sous-préfet le rapport qui lui a été demandé et dans lequel on relève : « Marin-pêcheur, Lebel Roland, né le  22 janvier 1920 au Havre, a été arrêté par la police allemande à la suite de l’attentat du 23 février 1942. Lebel, marié depuis 1941, est père d’une fillette de 5 mois. Précédemment domicilié 9, rue des Viviers, sinistré a cette adresse, sa famille habite
maintenant 22, rue Saint-Julien au Havre. Il naviguait il y a quelques mois encore a la petite pêche mais travaillait depuis peu pour le compte de l’armée
allemande. Il est arrêté le 24 février au matin alors qu’il attendait au Pont-de-la-Barre le camion qui devait le conduire a son travail sur le port.
Les renseignements recueillis sur son compte sont bons sous tous les rapports. Il est a noter que son frère a été tué au cours de la campagne de France le 15 mai 1940. Une intervention en sa faveur pourrait être faite auprès des autorités occupantes avec un maximum de succès étant donné les bons
renseignements recueillis sur le compte de l’intéressé
».
En juin 1942, Lebel, jusque là détenu au quartier allemand de Bonne Nouvelle, est brusquement transféré à Compiègne en dépit de toutes les démarches entreprises par les autorités françaises. Le préfet tente une seconde et ultime intervention près du Feldkommandant de Rouen, le 3
août 1942, car il se doute que les autorités allemandes sont sur le point de prendre une décision irréversible.
Le 19 août 1942, le commandant de la Police de Sûreté dans le ressort du Commandement militaire en France, services de Rouen, sous la référence H. Pol. 7323/42, répond au préfet : «En réponse a votre lettre citée, plus haut, nous vous informons qu’une mise en liberté de Roland Lebel, interné par l’autorité allemande, ne peut plus avoir lieu. Signé : X.SS-Obersturmführer ». Copie de cette lettre sans appel est adressée par la préfecture de Rouen au sous-préfet du Havre, le 3 septembre 1942, lequel la transmet à l’Inscription Maritime pour information.
Le 1er octobre, l’Administrateur en chef de 2ème classe de l’Inscription Maritime Minet, nouveau Chef du Quartier du Havre, relancé sans doute par la
famille, écrit au sous-préfet pour chercher a savoir les motifs pour lesquels la mise en liberté de l’intéressé. ne peut plus avoir lieu. Le sous-préfet transmet cette demande au préfet le 3 octobre. Sur la lettre figure la mention : « Doit-on répondre à M. le Sous-Préfet du Havre ? ». C’est probablement  le Chef de cabinet ou le secrétaire général qui se pose la question, car il est sans illusions et préfère que son supérieur endosse la responsabilité. Une réponse prudente – peut-être celle du préfet lui-même – s’ajoute au crayon noir : «Lui dire par téléphone qu’on ne peut rien faire ».
Il sera enfin ajouté au crayon bleu dans un coin de la feuille : « Fait le 12-10-42 ».

Extrait du livre de Marie Paule Dhaille-Hervieu. « Communistes au Havre »

Roland Lebel a été transféré en juin 1942 de la prison « Bonne Nouvelle » au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122).

Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Une deuxième intervention du Préfet de Seine-Inférieure a lieu le 3 août près d’un mois après son départ pour Auschwitz. Le Commandement militaire en France, services de Rouen, lui répond le 19 août 1942 (II. Pol. 7323/42) «une mise en liberté de Roland Lebel interné par l’autorité allemande ne peut avoir lieu pour le moment».  

Depuis le camp de Compiègne, Roland Lebel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 45739 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz

Dessin de Franz Reisz, 1946

Roland Lebel meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (inDeath Books from Auschwitz, Tome 2 page 700). Son acte de décès, établi le 7 février 1947, fixe sa date de décès en «décembre 1942 à Auschwitz ». Comme cent-quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates, il est vraisemblable qu’ils aient été tous morts gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie.

La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel du 10 février 1994, qui porte toujours cette date de décès fictive. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le site l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans le «Death books» (qui correspond au registre d’état civil  d’Auschwitz) et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Roland Lebel est déclaré «Mort pour la France» le 5 décembre 1947. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif de la Résistance et de la Déportation du Havre «Le 29 avril 1990, l’urne contenant des cendres de nos héros et de nos martyrs morts en déportation a été transférée dans ce monument».
Sa veuve s’est remariée en 1950 avec André Renoult.

Sources

  • Claude Paul Couture /  CRDP Rouen

    Claude-Paul Couture, instituteur, correspondant du comité
    d’histoire de la deuxième guerre mondiale, auteur de «En Seine Maritime de 1939 à 1945» CRDP Rouen, 1986, article concernant Roland Lebel : «L’inexorable destin d’un otage» dossier du CRDP de Rouen (1992), pages 15 et
    suivantes.

  • «Liste Boisard» des «Habitants du Havre morts dans les camps de concentration et dont il a été possible de retrouver les noms», établie en 1968 et fournie en 1973 par Louis Eudier à Roger Arnould, documentaliste à la FNDIRP.
  • Renseignements fournis par Mme Sylvie Barot, conservateur des Archives du Havre(18 juin 1992).
  • Acte de décès de l’état civil du Havre.
  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis
    Eudier
    in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en 1993.
  • © Site Internet «Mémorial-GenWeb» Le Havre (relevé Thierry Prunier).
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • « Communistes au Havre » Histoire sociale, culturelle et politique, 1922-1983″, par Marie Paule Dhaille-Hervieu. Publications de l’Université de Rouen et du Havre (11 janvier 2010). Thèse de doctorat.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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