Raymond Baudry à Auschwitz photo identifiée par  Mme Sophie Gréaume
Raymond Baudry collection  © Sophie Gréaume

Matricule « 45.208 » à Auschwitz

Raymond Baudry : né en 1893 à Louvetot (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) ; domicilié à Lillebonne (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) ; cimentier, poseur de voie à la Standard ; prisonnier de guerre en 1916 ; communiste, secrétaire de cellule ; arrêté comme otage le 22 octobre 1941 ;  écroué à Rouen ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 29 septembre 1942.

Raymond Baudry est né le 26 janvier 1893 à Louvetot (Seine-Inférieure / Seine-Maritime).   habite à Lillebonne (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) au moment de son arrestation.
Raymond Baudry est le fils d’Angélique Baudry, née  le 15 janvier 1873 à Louvetot. En 1902 elle épouse Gaston Delaroque, un voisin du quartier de l’Eglise. De ce mariage naissent cinq enfants (Gaston en 1903, Suzanne en 1905, Marthe en 1907, Raymonde en 1910 et Charlotte en 1912).
Raymond Baudry est boulanger en 1913, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux le 27 novembre. Il est affecté au 24ème régiment d’infanterie, mais est alors ajourné, classé «soutien indispensable de famille » le 20 octobre 1913.  A la déclaration de guerre, il est rappelé aux armées le 2 août 1914. Le relevé anthropométrique indique « 1m 65, cheveux châtain, yeux gris, front et nez moyens, visage ovale »

Le camp de Giessen (Hesse)

Pendant la guerre 1914-1918 il est fait prisonnier à Verdun le 1er février 1916 et passe deux ans et demi au Kriegsgefangenelager de Giessen (Gießen-Wieseneck, Hessen). Il est rapatrié en France le 15
décembre 1918. «En permission le 19 décembre 1918».
Puis il est affecté au 74ème régiment d’Infanterie le 18 février 1919, et au 129ème RI le 1er mars 1919. Le 3 septembre 1919 il est mis en « congé illimité rattaché au 39ème RI ».

De retour de captivité, il revient habiter le quartier de l’Eglise à Louvetot, dans la maison des Baudry où vivent sa grand-mère et son oncle Félix. Il est employé comme bûcheron et son oncle Félix est son patron.

Raymond Baudry et sa demi-sœur Charlotte collection  © Sophie Gréaume

Durant les années 20, il est employé à la Société Industrielle de Caudebec-en-Caux », la société des hydravions Latham. Le 19 juin 1923 il est «  classé  affecté spécial » comme employé de cette Société (1).   Raymond Baudry quitte la Société Industrielle de Caudebec-en-Caux en 1928, et son
«affectation spéciale» est rayée le 27 mars 1928.

Le 1er mai 1930 son nouveau centre de mobilisation est le «34ème travailleurs», stationné en Seine-Inférieure à Eu (3ème Région Militaire). Embauché comme poseur de voies à la Standard vers 1935,
il est à nouveau  affecté spécial, mais, cette fois-ci, à la raffinerie Standard.

Le 6 janvier 1933, Raymond Baudry épouse à Lillebonne, Louise, Marguerite Nicolle, une veuve de 51 ans, tisserande, née le 20 mars 1891 à Lintot (Seine-Inférieure). Il indique alors qu’il est cimentier. Les deux époux sont tous deux domiciliés au 92, rue Fontaine-Bruyère.
Au début des années trente les raffineries de pétrole de Port-Jérôme s’installent dans la région, proposant des emplois. II devient alors poseur de voies à la Standard de Port-Jérôme vers 1934.

Raymond Baudry est domicilié à Lillebonne depuis 1936, au 92, rue Fontaine Bruyère, dans le quartier ouvrier de La Vallée, siège des usines textiles. Au recensement d’avril 1936 à Lillebonne, il indique et confirme ce métier de poseur de voies de chemin de fer, au sein de sa raffinerie. Au même recensement, Louise, son épouse déclare le métier de  tisserande « au chômage ».
Dans ce nouvel emploi il est à nouveau « affecté spécial » au titre de l’Armée, à la raffinerie en cas de
mobilisation : on tient, par là, compte de sa situation d’ancien combattant.
Il est militant de la CGT (2) selon Louis Eudier. Le rapport de police du 22 octobre 1941, nous apprend qu’il est adhérent à la cellule « Staline » et membre du comité de section de Lillebonne.
Dès la déclaration de guerre, Raymond Baudry est rayé de son affectation spéciale en septembre 1939, comme de nombreux autres militants communistes et / ou syndicalistes considérés comme « dangereux pour la  sûreté de l’Etat ». Cette radiation de l’AS nous indique que Raymond Baudry est, en 1939, toujours
membre du personnel Standard et qu’il n’a donc pas été licencié lors de la grève générale du 30 novembre 1938 comme plusieurs autres communistes…
Le 3 octobre 1939, à 47 ans, il est mobilisé et reçoit son affectation au dépôt d’infanterie 33, pour le 33ème Régiment Régional de Travailleurs à Saint-Lô. Souffrant d’une jambe, il passe devant la commission de réforme de Cherbourg le 16 novembre 1939 pour une péritendinite confirmée par radiographie et il est réformé temporairement.
Le 18 décembre 1939 Raymond Baudry se blesse (fracture ouverte de la jambe gauche, « avec œdème et raideur de toute la jambe ». Il est réformé à Rouen le 16 mai 1940 et renvoyé dans ses foyers.

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…). A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état
civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Rapport de police du 22 octobre 1941 concernant l’arrestation de Raymond Baudry

Raymond Baudry, connu comme militant communiste, est arrêté par la gendarmerie française le 22 octobre 1941 (3) à son domicile. Selon son épouse, comme «membre du Parti communiste». Le registre de la gendarmerie de Lillebonne a tenu la « liste des personnes de sexe masculin arrêtées pour activité anarchiste ou communiste depuis l’Armistice », « individus arrêtés par mesure administrative sur instruction verbale de la sous-préfecture de police ». Ils sont au nombre 6, arrêtés le même jour, 22 octobre 1941 dans la nuit ou au petit matin : Un syndicaliste anarchisant, Louis Avenel, et cinq militants communistes : Maurice Basille, Raymond Baudry, Marcel Dupray, Auguste Normand, Fernand Quesnel.
Pour Raymond Baudry, arrêté à 2 heures 45 à Lillebonne, on lit les mentions « Marié, sans enfant. Rien à dire sur sa femme. L’intéressé était affilié au Parti communiste, cellule « Staline » et membre du comité de section de Lillebonne. Militant très actif et fervent. Auteur présumé de distribution de
tracts communistes fin juillet 1941 »
.

La caserne Hatry de Rouen

Ces arrestations s’inscrivent dans le cadre d’une grande rafle : une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont raflés entre les 21 et 23 octobre. Ces arrestations sont ordonnées par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le « brûlot » de Rouen. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz. 

On sait que Raymond Baudry est interné à Compiègne le 30 octobre ou le 1er novembre 1942, et qu’il y reçoit le numéro matricule n° « 2291 », ce numéro rendant tout à fait plausible la date de transfert avancée plus haut.  Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Raymond Baudry est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Le déporté immatriculé « 45208 » est Raymond Baudry

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est désormais connu depuis décembre 2012. En effet la photo du déporté portant le numéro «45208 ?» que j’avais publiée sur ce blog en demandant si un membre de sa famille pouvait l’identifier, a été reconnu par Madame Sophie Gréaume, arrière petite-fille de sa demi-sœur, charlotte Delaroque.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Raymond Baudry meurt à Auschwitz le 29 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 58).
Son acte de disparition est en date du 14 février 1947.

  • Note 1 : Les Affectés spéciaux : Lorsque des ouvriers travaillent dans une industrie jugée stratégique par les autorités militaires, celles-ci peuvent décider qu’ils seront AS (affectés spéciaux), c’est-à-dire requis sur leur lieu de travail, si bien sûr ils sont
    encore présents dans cette industrie au moment du conflit-mobilisation. En parallèle, ces ouvriers, tant qu’ils sont mobilisables, sont informés sur leur rattachement formel à une nouvelle arme, unité caserne et, au cours des ans leur « Centre de mobilisation » change parfois à plusieurs reprises (à partir d’une note de Jean Paul Nicolas).
    Note 2 : En 1946, Louise Baudry, lorsqu’elle fait les démarches d’homologation de l’internement de son mari, elle le présente comme un permanent du Parti communiste à Lillebonne juste avant la guerre (note de Jean Paul Nicolas).
  • Note 3 : Dans un document du 12 décembre 1946 des ACVG concernant le changement d’Etat civil  de Raymond Baudry, on trouve mentionnée la date du 21 septembre comme date d’arrestation. Toutefois la date d’arrestation du 22 septembre est bien mentionnée par Louise Baudry lors d’un PV d’interrogatoire établi par la gendarmerie de Lillebonne, le 25 septembre 1942… Le gendarmes cherchent – sur mandat d’arrêt du Préfet en date du 24 septembre 1942 – à arrêter Raymond Baudry, qui été déporté à Auschwitz le 6 juillet précédent ! Cet épisode qui dut être terrible pour Mme Baudry, sans nouvelles de son mari depuis juin 1942, témoigne que si les listes de la Préfecture par lesquelles le Préfet désigne aux Allemands les otages – à fusiller ou à déporter – ne sont pas mises à jour … elles continuent d’être utilisées pour la répression.

Sources

  • 15/12/2012 : courriel et photo de Madame Sophie Gréaume, arrière petite fille de la demi-sœur de Raymond Baudry, charlotte Delaroque.
  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis Eudier in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Liste «de noms de camarades du camp de Compiègne», collectés avant le départ du convoi et transmis à sa famille par Georges Prévoteau de Paris XVIIIème, mort à Auschwitz le 19 septembre 1942 (matricules 283 à 3800).
  • Etat civil en ligne de Louvetot.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. 
  • Plusieurs courriels de M. Jean Paul Nicolas, syndicaliste, collaborateur du Maitron (octobre 2012) : notes, livret militaire de Raymond Baudry, PV de la gendarmerie de Lillebonne 22 octobre 1942, demande de modification d’état civil 1946.
  • SCII. Information Michel Croguennec, responsable des archives du Petit-Quevilly.
  • Courriel de Jean Paul Nicolas, 2020 / cf. notice qu’il a rédigée pour le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article178538

Notice
biographique
 rédigée par Claudine
Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association
« Mémoire vive » sur les “45000” et les “31000” de Seine-Maritime, complétée
en 2006, 2012, 2018 et 2020. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à
Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942
», Editions Autrement, 2005
Paris et de «Mille otages pour Auschwitz,
le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000
 », éditions Graphein,
Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées
de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de
cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un
courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.