Lucien Bellet © Jacqueline Flumas (2)

Matricule « 45.224 » à Auschwitz

Lucien Bellet : né en 1907 à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure), domicilié à Notre-Dame-de-Bondeville (Seine-Inférieure/Seine-Maritime) ; tourneur sur métaux ; délégué syndical CGT, membre du Conseil syndical CGT des métaux de Seine-Inférieure, communiste ; arrêté comme otage le 21 octobre 1941 ;  écroué à Rouen ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 1er novembre 1942.

Lucien Bellet est né le 18 avril 1907 à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure). Au moment de son arrestation, il vient d’emménager au 3 (13 ou 17 suivant les sources) impasse Bellevue à Notre-Dame-de-Bondeville (Seine-Inférieure/Seine-Maritime). Il est le fils d’Eugénie Cauchois, 22 ans et de Louis Bellet, 31 ans, comptable, son époux. Ses parents habitent rue Jean-Baptiste Gilbert à Sotteville.
Lucien Bellet est titulaire d’un CAP de tourneur sur métaux pour artillerie préparé à Vernon.
Il a les yeux marrons, les cheveux châtain, et mesure 1 m 59 (registre matricule militaire).
Ouvrier métallurgiste, il est tourneur sur métaux et travaille chez Lethuillier-Pinel (entreprise qui existait toujours en 2006).

Le 13 juillet 1931 à Notre-Dame-de-Bondeville, il épouse Germaine Clatot. Elle est née le 17 février 1902 à Mont-Saint-Aignan (Seine-Inférieure).Le couple a cinq enfants «Lucien, Jacqueline, Yvette, Jean-Claude et Denise, tous encore en vie (et en plein forme !) » écrit sa petite fille, Sandrine Bellet en 2006. Lucien Bellet est délégué syndical CGT, membre du Conseil syndical CGT des métaux de Seine-Inférieure.
Il effectue son service militaire comme artilleur-tourneur de deuxième classe au3ème groupe d’ouvriers d’aéronautique, du 11 mai 1927 au 5 novembre 1928 (1èreclasse). Versé dans la réserve, il est affecté au centre mobilisateur d’infanterie n°32.
En juillet 1931, il habite Le Houlme, 21, rue du Cailly.
Le 19 juillet 1938, son livret matricule indique qu’il est «Affecté spécial» aux Etablissements «Les successeurs de Lethuillier-Pinel», 40-44, rue Méridienne à Rouen, en qualité de tourneur, pour 60 jours. Puis « pour une durée illimitée » le 10 octobre 1939.
A partir d’avril 1939, il habite Impasse Bellevue à Notre-dame-de-Bondeville.
Lucien Bellet est adhérent d’une cellule du Parti communiste à Notre-Dame-de-Bondeville, qui portera après guerre le nom de Charles Tierce, militant communiste arrêté comme lui le 21 octobre 1941 à la suite du déraillement du tunnel de Pavilly, condamné à mort et fusillé par les Allemands
au stand du Madrillet de Grand-Quevilly le 30 janvier 1942.  Lucien Bellet rend sa carte du Parti communiste au moment du pacte germano-soviétique.
A la déclaration de guerre, étant père de quatre enfants, il est classé dans la deuxième réserve, le 8 mars 1940.

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).
A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Lucien Bellet est arrêté le 21 octobre 1941 par les gendarmes de Maromme, en raison de ses activités syndicales passées. «La veille de son arrestation, des gendarmes de Maromme, ville voisine, se sont présentés à son domicile. Suivant mon oncle ou ma tante, témoins directs, l’heure varie. Ma grand-mère s’y trouvait avec ses 5 enfants, mais mon grand-père était en déplacement à l’usine Blin, à Elbeuf. Elle n’a pas cherché à cacher où il était, car elle savait qu’elle risquait la vie de ses enfants et la sienne. Ils l’ont trouvé le lendemain, à l’hôtel où il logeait avec un collègue».  Si sa famille a pensé qu’il avait été dénoncé (il venait en effet juste d’emménager à Sotteville-lès-Rouen, aucune administration ne connaissait sa nouvelle adresse), il est certain que son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly)
Lire dans le siteLe « brûlot » de Rouen.
Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. Trente neuf d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz.

Lucien Bellet est interné «à la caserne Hatry à Rouen, où, semble-t-il, le moral était bon. Ensuite, ma grand-mère a su qu’il était à Compiègne, et lui a écrit là-bas (les lettres sont perdues)» (1). Il est transféré à Compiègne le 25 octobre 1941, affecté au bâtiment 14 et reçoit le matricule n° 2044. Louis Daensde Bolbec (45418) dans la dernière lettre adressé à sa femme et datée du 4 juillet 1942, lui annonce leur départ «pour une destination inconnue» et il lui demande de «prévenir madame Lucien Bellet de Notre-Dame-de-Bondeville».

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lire également dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Le 6 juillet 1942, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Bellet est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau 

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz le 8 juillet 1942

Il est immatriculé à Auschwitz sous le numéro « 45.224 », selon la liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
Sa photo d’immatriculation (3) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz

Lucien Bellet meurt à Auschwitz le 1er novembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2page 67). Il est déclaré «Mort pour la France». La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel  du 30 08 2007. Cet acte a été rectifié à cette occasion selon la règle des 5 jours ajoutés à la date du départ du convoi «décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz (Pologne) et non fin 1942 à Auschwitz (Pologne)». Il est regrettable qu’à l’occasion de cette rectification, le ministère n’ait pas pris en compte la date portée sur son certificat de décès de l’état civil de la municipalité d’Auschwitz, accessible depuis 1995 !

L’Avenir Normand du 26 novembre 1944

Le 14 novembre 1944, les délégués des 14 sections syndicales de l’Union syndicale des ouvriers métallurgistes (voiture, aviation) de Rouen et sa régions rendent hommage à leurs camarades martyrs, fusillés ou déportés (parmi eux sont cités plusieurs « 45.000 » : Lucien Bellet, Roger Bonnifet, Lucien Cléret).

Monument aux morts
Mémorial PCF Rouen © Thierry Prunier / Mémorial Genweb.

Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Notre-Dame-de-Bondeville. Il y est honoré avec trois autres déportés de son convoi : Lucien Bellet, Léopold Duparc et René Maillard.

Son nom est également honoré sur le monument installé dans la cour de la fédération du PCF de Seine Maritime (33, place Général de Gaulle, Rouen) : avec ce poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) qui accompagne les noms de 218 martyrs « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’ESPOIR et le Désespoir ».

Son épouse est décédée le 1er septembre 1981.

  • Note 1 : «Après c’est le vide, jusqu’à ce jour de 1993 où au hasard de recherches généalogiques, j’ai demandé son acte de naissance, et constaté qu’on avait ajouté sa date de décès. Ce fut un choc pour toute ma famille, chacun cherchant à comprendre pourquoi personne ne nous en avait avertis. On peut ajouter aussi que ma grand-mère a mis 10 ans pour voir reconnaître son statut de veuve de guerre. Enfin depuis quelques semaines, mon père et ses frères et sœurs ont touché une indemnisation du préjudice subi. 63 ans après». Témoignage de Sandrine Bellet.
  • Note 2 : Photo parue dans l’ouvrage d’Alain Alexandre et Stéphane Cauchois « Résistance(s) : Rouen et sa région, la vallée du Cailly, entre histoire et mémoire (1940-1944) ». Editeur : L’écho des Vagues.
  • Note 3 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources 

  • Liste de militants de la CGT fusillés ou déportés pour leur action dans la Résistance établie par la CGT de Seine Maritime page1.
  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis Eudierin «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Mme Sylvie Barrot conservateur des archives du Havre (18 juin 1993)
  • Liste établie par Claude-Paul Couture, instituteur, auteur de «En Seine Maritime de 1939 à 1945» CRDP Rouen, 1986, correspondant du comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale (correspondance du 20 janvier 1993).
  • Liste «de noms de camarades du camp de Compiègne», collectés avant le départ du convoi et transmis à sa famille par Georges Prévoteau de Paris XVIIIème, mort à Auschwitz le 19 septembre 1942 (matricules 283 à 3800).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère dela Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Site Internet «Mémorial-GenWeb».
  • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr
  • Courriels de Sandrine Bellet, sa petite fille, institutrice (18 janvier 2006 et 5 janvier 2008).
  • Recherches et courriels de Jean Paul Nicolas, syndicaliste, collaborateur du Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français) :
    livret matricule de Lucien Bellet.
  • Octobre 2015 : Courriel de Jean-Paul Nicolas m’adressant des photographies parues dans l’ouvrage d’Alain Alexandre et Stéphane Cauchois « Résistance(s) : Rouen et sa région, la vallée du Cailly, entre histoire et mémoire (1940-1944) ». Editeur : L’écho des Vagues.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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