Albert Dugalès à Auschwitz le 8 juillet 1942

Matricule « 45.500 » à Auschwitz

(Seine-et-Oise / Yvelines) ; maçon, déménageur, cafetier ; communiste ; arrêté le 5 janvier 1941, condamné à deux mois de prison ; arrêté le 21 mars 1941 , interné au camp d’Aincourt, libéré, arrêté le 25 août 1941, interné à nouveau à Aincourt, interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 24 janvier 1943.

Albert Dugalès est né au Bourg de Guehenno (Morbihan), le 25 septembre 1894. Au moment de son arrestation il habite au 16, rue de Noailles à Versailles (Seine-et-Oise / Yvelines) où il tient un café-bar.
Il est le fils de Jeanne, Marie Baucher, 27 ans, ménagère et d’Eugène Dugalès, 29 ans, menuisier, puis cultivateur en 1921, son époux.
Il a cinq frères et une sœur : Eugène (né en 1891), Pierre (né en 1892), Arsène (1896), Désirée (née en 1898) Célina (née en 1902) et Henri (né en 1905) – in arbre généalogique de Maëlann Le Gal.
Lors du conseil de révision, Albert Dugalès a été classé dans la première partie de la liste du canton de Saint-Jean-Brévelay (Morbihan). Ses parents habitent à Billio dans ce canton.
Selon sa fiche matricule militaire Albert Dugalès mesure 1m 58 a les cheveux blond foncé et les yeux bleu-clair, le front étroit et le nez rectiligne, le visage rond.
Au moment de l’établissement de sa fiche matricule, Albert Dugalès habite à Versailles (ancienne Seine-et-Oise). Il y travaille comme maçon.
Conscrit de la classe 1914, il va être mobilisé en septembre 1914. Il est incorporé le 5 septembre 1914 et arrive au 109ème Régiment d’infanterie le 10 septembre. Du 10 septembre au 10 novembre 1914, il est « à l’intérieur » (à l’instruction militaire, un mois seulement !). Le régiment est en appui du front vers Suippes. Il est envoyé « aux armées » (sur le front) à partir du 11 novembre. Albert Dugalès est blessé par un éclat d’obus (plaie main droite et poignet droit) dans le secteur de Perthes-les-Hurlus, le 20 décembre 1914. Il est hospitalisé du 22 décembre au 11 février 1915 à l’hôpital militaire n° 2 à Abbeville, puis à l’hôpital militaire n° 22 de Versailles du 16 février au 18 avril. Il est transféré à l’hôpital Michelet de Vannes du 29 avril au 7 juillet 1915.
Il est proposé pour la réforme n°1 par la commission de réforme de la Seine du 3 juillet 1915. Il est « réformé n° 1 » par décision ministérielle du 15 novembre 1915, avec gratification renouvelable de 5ème catégorie. En 1921, il est domicilié au 2, rue de l’Occident à Versailles et travaille comme déménageur.
Le 10 septembre 1921, à Paris 15ème, il épouse Louise Bousquet (1896-1971), brocheuse, née à Paris 17° le 27 septembre 1896. Elle est domiciliée à Paris au 67, rue d’Alleray. Le couple a une fille, Simone, née en 1921 à Versailles. Ils habitent alors Orgerus (ancienne Seine-et-Oise).
Albert Dugalès est membre du Parti communiste. Le couple vient s’installer à Versailles au 16, rue de Noailles à Versailles, non loin de la gare de
Versailles-Chantier et de la caserne Hoche (sise au 33) où il tient un café-bar.
Déjà « réformé définitif n° 1 », Albert Dugalès est proposé pour une pension d’invalidité permanente de 50 % pour mutilation de la main droite consécutive à une blessure de guerre par éclat d’obus (commission de réforme de Versailles du 11 juin 1930). La fracture mal consolidée a entraîné perte de mobilité, raideur, immobilisation en flexion de trois doigts, pince imparfaite du pouce (…).
Les cheminots communistes de Versailles se réunissent chez lui (note du commissariat de Versailles). Albert Dugalès tient la buvette lors des fêtes
champêtres de la section communiste.

A partir du 14 juin 1940, l’armée allemande occupe le département de Seine-et-Oise. Le grand état-major allemand du Maréchal Von Rundstedt s’installe à Saint-Germain-en-Laye. Une Kommandantur provisoire est installée à Chatou, 20, avenue des Tilleuls dans les jours suivants. En novembre 1940, elle est déménagée au Vésinet. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Les Nouvelles de Versailles du 1er avril 1941

Albert Dugalès est arrêté le 5 janvier 1941. Inculpé d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939, il est mis à la disposition du procureur de Versailles. Il est inculpé pour « reconstitution de groupement dissous », ainsi que six autres militants de Saint-Cyr (Daniel Barberousse, André Malié, Marcel Gauthier, Julien Stiquel,  Félix Crauze, Marcel Bertonazzi) . Il est condamné par le tribunal correctionnel  de Versailles à 2 mois d’emprisonnement et  200 F d’amende pour « propos communistes ».  Un des militants condamnés en même temps que lui, Daniel Berberousse, sera lui aussi déporté à Auschwitz.
On notera que les Nouvelles de Versailles rendent compte des peines frappant ces militants communistes pour « reconstitution de parti dissous », dans la rubrique « en correctionnelle », au beau milieu des condamnations pour vols ou bris de clôture !
A la fin de sa peine d’emprisonnement, il est libéré le 19 mars 41, mais il est arrêté de nouveau le 21 mars 1941.

Le sanatorium d’Aincourt en 1939

Durant cette période, en effet, la Préfecture de police accentue la répression anticommuniste et nombreux sont les militants internés après la fin normale d’une peine d’emprisonnement. Albert Dugalès est déféré au Dépôt et par décision du Préfet de police de Paris, Camille Marchand, en application de la Loi du 3 septembre 1940, il est « interné administratif » (1) au camp de «Séjour surveillé» d’Aincourt ouvert spécialement le 5 octobre 1940 pour y enfermer
sans jugement les communistes arrêtés (lire dans le site : Le camp d’Aincourt).

Albert Dugalès est remis à disposition des autorités allemandes à leur demande le 27 juin 1941 au sein d’un groupe de 88 internés du CSS d’Aincourt. D’abord conduits à l’Hôtel Matignon, ils sont ensuite dirigés sur le camp allemand de Compiègne, le Frontstalag 122 (Mémoire de maîtrise d’Emilie Bouin). Ils ont tous été désignés par le directeur du camp
avec l’aval du préfet de Seine-et-Oise.
Après avoir fait une demande de libération auprès du directeur du camp (témoignage de son épouse, note 2) il est renvoyé dans ses foyers quelques jours plus tard. Mais le 25 août 1941, il est à nouveau arrêté et reconduit à Aincourt.
Au début de 1942, Vichy décide de fermer le camp des hommes, «afin que la Résistance ne soit pas tentée de libérer «ce brûlot communiste» aux portes de Paris » (3). Albert Dugalès est à nouveau transféré au camp allemand de Compiègne (le Frontstalag 122), le 22 janvier 42, convoyé par un inspecteur des Brigades spéciales.
A Compiègne, Albert Dugalès reçoit le matricule n° 2357 (source DAVCC).
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lire également dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Le 6 juillet 1942, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Albert Dugalès est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942

Albert Dugalès est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45550» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation (2) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz. Albert Dugalès est parmi ceux-là.

Louise Dugalès effectue des démarches auprès de la Délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés afin d’obtenir des nouvelles de son mari et d’obtenir le versement de la pension militaire de son époux (mention d’un dossier dit « de Brinon » (4) au DAVCC). Le 30 décembre 1942, les services de Brinon demandent aux autorités allemandes un « certificat de vie » pour que madame Dugalès puisse toucher la pension militaire de son époux.
Albert Dugalès meurt à Auschwitz le 24 janvier 1943 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 245) et le site internet©Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau).
Un arrêté ministériel du 14 février 1989, paru au Journal Officiel du 24 mars 1989, porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès d’Albert Dugalès. Mais cet acte porte la mention fictive « décédé le 15 octobre 1942 à Auschwitz (Pologne) ». Si dans les années d’après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives (le 1er, 15 ou 30, 31 d’un mois estimé) à partir des témoignages de
rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés, il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte, par un nouvel arrêté, les archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995 et consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau Voir l’article :Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Albert Dugalès est déclaré « Mort pour la France » et homologué « Déporté politique ».
Il est homologué comme appartenant aux FFI au titre des FTP. Par un arrêté du 1er septembre 1948 paru au Journal Officiel du 7 octobre 194, Albert Dugalès est homologué « sergent à titre posthume » au titre de la Résistance intérieure française, avec prise de rang au 1er septembre 1941.
de Versailles pour la période du 1er janvier 1941 au 5 janvier 1941(Il est homologué – GR 16 P 198371 – au titre des Forces Française de l’Intérieur (FFI) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance.
Son nom est inscrit sur le monument aux morts 1939-1945, près de la mairie de Versailles.

  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy en 1941. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 2 : Louise Dugalès est décédée en 1972. Son témoignage a été rapporté par Hélène Solomon à Marie Elisa Cohen (15 décembre 1972), toutes deux rescapées d’Auschwitz.
  • Note 3 : citation in blog-de-roger-colombier.over-blog.com.
  • Note 4 : Fernand Brinon (dit marquis de Brinon) représente le gouvernement français auprès du Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation. Il est nommé le 5 novembre 1940 ambassadeur de France auprès des Allemands, puis le 17 novembre suivant «délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés». Il a été le destinataire des démarches des familles de « 45000 » qui cherchent à obtenir des informations sur le sort de leur déporté.
  • Note 5 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Archives municipales de Versailles (François Le Meigne, conservateur, 8 septembre 1988).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Dossier individuel consulté en 1989.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d’internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la police / BA 2374.
  • Liste des 88 internés d’Aincourt (tous de l’ancien département de Seine-et-Oise) remis le 27 juin 1941 à la disposition des autorités d’occupation (Centre de Documentation Juive Contemporaine).
  • Death Books from Auschwitz,Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 ; édition des registres (incomplets) de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés dans le camp.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Lesmortsdanslescamps.com
  • Registres matricules militaires.
  • © Mémorial de la Shoah, Centre de documentation juive contemporaine (CDJC). Paris IVème

Notice biographique  rédigée par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6
juillet 1942
», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), à l’occasion de l’exposition de l’association «Mémoire Vive» sur les “45000” et “31000” des Yvelines. Installée sur le site en 2013, complétée en 2016 et 2018. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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