Matricule « 45775 » à Auschwitz   Rescapé

Pierre Lelogeais : né à Cabourg (Calvados) en 1911, où il habite ; chaudronnier ; arrêté le 1er mai 1942 comme otage communiste ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz ; Sachsenhausen ; rescapé ; décédé à Eguisheim (Haut-Rhin)le 26 février 1990.

Pierre Lelogeais est né à Cabourg (Calvados) le 22 mai 1911. Il habite place des Dunettes à Cabourg au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Emilie, Victoria, Pierre 21 ans, modiste et de Pierre, Athanase, Marie Lelogeais, son époux, âgé de 26 ans, né à Cabourg le 4 mars 1885, chaudronnier à l’usine d’électro-métallurgie, fonderie de cuivre de la société des métaux DEC à Dives-sur-Mer (Calvados), future usine Tréfimétaux.
Il a une sœur et quatre frères (Julien, né en 1909, Victorien, né en 1912, Louis, Violette (1) et Emile). Leurs parents habitent Venelle Marion à Cabourg. Entre 1911 et 1913 selon son registre matricule militaire leur père vit en région parisienne rue de la Folie Regnault (Paris 11), 3, rue de Thorigny (Paris 4) et 156, boulevard des Lilas et en 1914 à Bagnolet.
Il est donc possible que la famille l’y ait suivi. Pendant la durée de la guerre 14-18, leur père est affecté en région parisienne aux usines Butin et aux automobiles de place à Levallois. Démobilisé leur père est domicilié en 1920 à Montreuil,  aux 141, puis 142, rue de la Boissière, chez M. B. En mai 1930 et 1931 son père vit à Dives-sur-mer au 26, rue du Président Pierre, chez Mme veuve D.
Pierre Lelogeais et son frère Victorien, ont une jeunesse agitée. On en trouve trace dans le journal local « l’Ouest-Eclair » (3 condamnations à des peines de prison pour cambriolages (13 mois, 6 mois et 2 mois) en 1932, 1935 et 1936. Son frère Victorien décède fin décembre 1936. En 1937 son père habite Dives-sur-mer.
Pierre Lelogeais exerce alors – comme son père – la profession de chaudronnier (il est vraisemblable qu’il travaille dans la même usine que son père à Dives).
Il a adhéré au Parti communiste, dont son père est membre.
Conscrit de la classe 1931, il est certainement mobilisé à la déclaration de guerre.
Il épouse le 1er janvier 1940 à Eguisheim (Haut-Rhin) Catherine, Emilie Jenny. Elle est née le 27 janvier 1918 à Eguisheim (elle décèdera le 13 septembre 1984 à Colmar). Le couple a deux enfants (dont Léon, né le 22 mai 1942 à Cabourg).
Ils habitent à Dives, rue Albert 1er, villa « La Petite Suzanne ». 

Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 18 juin 1940, les
troupes allemandes arrivant de Falaise occupent la ville de Caen, et toute la Basse Normandie le 19 juin. En août huit divisions d’infanterie allemande – qu’il faut nourrir et loger – cantonnent dans la région. L’heure allemande remplace l’heure française.  Dès le début de l’Occupation allemande, la police de Vichy a continué de surveiller les anciens élus ou militants communistes « notoires », et procède à des perquisitions et des arrestations. Vichy entend ainsi faire pression sur les militants communistes connus ou anciens élus pour faire cesser la propagande communiste clandestine.
Au début de l’occupation allemande « Il habitait à Cabourg, avenue Albert 1er, villa « La Petite Suzanne. Il travaillait alors comme pêcheur, puis est employé par une organisation allemande qui n’a pu être précisée, vraisemblablement TODT » (Préfecture 06/06/1953).
Le 24 octobre 1941, la Feldkommandantur 723 de Caen inscrit le nom de Pierre Lelogeais sur une liste de 17 otages détenus dans le Calvados, à la suite d’un déraillement de chemin de fer (selon ses souvenirs). 

Otages fusillables (Geheim = confidentiel) 20/01/1942

Pierre Lelogeais est en effet arrêté une première fois le 24 octobre 1941 par la police allemande. Il est interné au camp allemand de Compiègne selon son propre témoignage à la gendarmerie de Wintzenheim (30/05/1950). Le 20 janvier 1942,  la Feldkommandantur 723 demande des vérifications pour onze otages communistes du Calvados internés à Compiègne avant de procéder à leur exécution : Pierre Lelogeais est le sixième. Sur cette même liste figurent les noms de quatre autres internés de Compiègne, déportés avec lui à Auschwitz : Jean BourgetCharles LemayRoger GoguetEugène Beaudouin.
Il est néanmoins libéré le 16 mars 1942.
Il est à nouveau arrêté, en même temps que son père, le 8 mai 1942. Cette deuxième arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril à Caen.

Lire dans le site : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos du sabotage de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard 

Pierre Lelogeais arrêté le 8 mai

Après une courte incarcération à Pont-L’évêque, il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), en vue de sa déportation

Son père est également arrêté le 8 mai

comme otage. Pierre Lelogeais y reçoit le matricule « 5238 ».

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Après leur départ sa mère écrit à la Croix Rouge qui s’adresse alors en vain au RSHA (Reichssicherheitshauptamt, Office central de la sécurité du Reich).
Depuis le camp de Compiègne, Pierre Lelogeais est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 45.775 ».
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Le 13 juillet : «Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block». Pierre Monjault.
Il est témoin de l’horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz.

1943 : Son épouse questionne la délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés, le 18 janvier 1943, sollicitant des nouvelles de son époux et obtient la réponse suivante le 23 février 1943 (que d’autres épouses de « 45.000 » recevront également : » la Délégation générale est intervenue à de nombreuses reprises et dans des cas analogues en faveur des prisonniers ainsi déportés. Jusqu’à présent, il n’a pas été possible d’obtenir aucun renseignement des autorités allemandes à leur sujet, celles-ci se réservant en outre le droit  d’accorder à ces détenus l’autorisation de correspondre avec leurs familles lorsqu’elles le jugeront opportun« .

En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Pierre Lelogeais, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz (cent quarante « 45.000 » environ), reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.

Vingt-neuf « 45000 » sont transférés le 28 août pour Flossenbürg dans un groupe de 31 détenus, 30 autres pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de trente quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre. Trente-cinq « 45.000 » restent à Auschwitz.
Il fait partie du deuxième groupe qui depuis Auschwitz, est dirigé le 29 août 1944 vers le camp de Sachsenhausen.
Au début de 1945, il est transféré à Falkensee (un des camps annexe de Sachsenhausen), d’où il est libéré le 25 avril 1945, par une unité de la 47ème Armée Soviétique.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué.
Il a témoigné, comme André Montagne et David Badache de la mort à Auschwitz de LEHMANN Lucien, Léopold dans les tous premiers jours de leur arrivée. Il écrit aussi que le docteur Raphael Pecker était devenu la bête noire des SS.
André Montagne, rescapé du convoi a retrouvé la trace de Pierre Lelogeais à Eguisheim (près de Colmar). Malade, et très fatigué, celui-ci n’a pas pu remplir le questionnaire biographique.
Pierre Lelogeais est mort le 26 février 1990 à Colmar (Haut-Rhin) (2).

  • Note 1 : Sa sœur Violette, Angèle, Julie Lelogeais, a épousé un autre déporté du convoi du 6 juillet 1942, Maurice Monroty, qui est arrêté en même temps que son frère.
  • Note 2 : Une incertitude pourrait exister sur sa date de décès. En effet la mention marginale inscrite sur son acte de naissance à Cabourg (14) porte l’inscription « Décédé le 4.3.1986 à Vimoutiers (Orne) ». Mais André Montagne le voit, très affaibli, à Colmar le 15 février 1987. Et on trouve bien sur les fichiers de l’INSEE la date 26 février 1990 à Colmar (fichier des décès INSEE / acte  00278), date qui nous semble donc devoir être retenue.

Sources

  • Le 18 janvier 1943, sa femme écrit à la Croix-Rouge, qui s’adresse à son tour au RSHA, pour connaître son sort, sans résultat (formulaire réponse habituel).
  • Témoignage de Pierre Lelogeais sur la disparition de Lucien Lehman de Cabourg.
  • André Montagne, a retrouvé Pierre Lelogeais à Eguisheim en Alsace où il vivait, malade, très fatigué, il n’a pas pu remplir le questionnaire biographique.
  • Lettre de Marcel Loiseau, ancien déporté à Buchenwald, secrétaire de la section FNDIRP de Dives, à Claudine Cardon-Hamet (8 septembre 1989).
  • Fichier national et dossier de la Division des archives des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Liste d’otages. CDJC XL III – 79.
  • Archives du Calvados en ligne, registre des naissances de l’état civil de Cabourg (14)
  • Fichier des décès Insee (acte 68066).  
  • Entretien avec Claude Doktor, 2020.

Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2017 et 2020) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association Mémoire Vive. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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