Carnet de Roger Abada à Dora : Avec Eugène Garnier, Albert Morel est chargé de l’aide aux déportées françaises
Sa fiche au camp de Flossenbürg

Matricule « 45.895 » à Auschwitz    Rescapé

Albert Morel : né en 1897 à Fougerolles (Haute-Saône) ; domicilié à Lure (Haute-Saône) ; cheminot, colporteur, hospitalier ; communiste ; arrêté le 22 juin 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Flossenbürg, Dresden ; rescapé. Conseiller général en 1945 ; décédé en 1955.

Albert Morel est né le 12 avril 1897 à Fougerolles (Haute-Saône). Il habite au 21 rue rue Albert Mathiez (historien progressiste décédé en 1932 – ancienne rue des Ecoles) à Lure (Haute-Saône) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie, Stéphanie Duchène, boulangère et de Jules Morel, boulanger, son époux.
En 1911, la famille Morel habite le quartier de Charton au n°37. Son père travaille désormais comme livreur chez Debray alimentation, sa mère est brodeuse à son compte. Deux de ses filles (Juliette et Henriette) travaillent avec elle comme brodeuses (recensement de la population de Fougerolles).
Albert Morel a 6 sœurs et frères : Juliette, née en 1891, Henriette, née en 1893, Jeanne, née en 1899, Yvonne, née en 1901, Hubert, né en 1904 et Charles, né en 1910.
Lors du conseil de révision, Albert Morel habite à Fougerolles. Il y travaille comme menuisier, livreur, puis vannier.
Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 64, a les cheveux châtain, les yeux bleus, le front rond, le nez rectiligne et le visage long. Il a le menton saillant. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Il a le permis de conduire les « véhicules automobiles » (tourisme en 1931).
Conscrit de la classe 1917, il est mobilisé par anticipation en janvier 1916, comme tous les jeunes hommes de sa classe depuis la déclaration de guerre. Il est incorporé le 8 janvier 1916 au 107ème régiment d’artillerie lourde, où il arrive le même jour. Il monte au front le 5 novembre de la même année. Il passe au 115ème régiment d’artillerie lourde le 11 mai 1919. Puis le 1er août 1919 au 278ème régiment d’artillerie de campagne.
Il est mis en congé illimité de démobilisation le 25 septembre 1919 et se retire 8, rue Charton à Fougerolles.
Démobilisé, il est embauché aux chemins de fer de l’Est. Le 5 août 1920 il est classé comme « Affecté spécial » au titre de la réserve militaire comme employé permanent aux chemins de fer de l’Est, ce qui signifie qu’en cas de conflit il serait mobilisé à son poste de travail.
Albert Morel épouse Lydie, Léonie, Marie, Léone Tisserand le 14 juin 1921 à Fougeroles. Le couple aura trois enfants, dont Jeanne et Jean, jumeaux né.e.s en 1925 à Fougerolles. 

Le vendeur de Caïffa

Il est « rayé de l’affectation spéciale » le 1er janvier 1923. Ce qui signifie qu’il n’est plus cheminot à cette date.
En mars 1931 la famille habite rue Pasteur à Lure, puis 21, rue Albert Mathiez (ex rue des Ecoles) en juillet 1935 et avril 1937, jusqu’à l’arrestation. C’est un militant actif du Parti communiste et il travaille alors comme livreur chez « Debray alimentation ».
Selon André Montagne qui l’a côtoyé à Auschwitz, il est devenu « vendeur de Caïffa » (un colporteur ambulant vendant café, épices, levures, farines et autres spécialités vendues directement sous la marque » Caïffa »).
Au moment de la crise des Sudettes, Albert Morel est « rappelé à l’activité » le 29 septembre 1938 (article 40 de la loi du 31 mars 1928) et démobilisé le 8 octobre 1938.
Alors que se prépare la mobilisation générale, Albert Morel, réserviste frontalier, est « rappelé à l’activité » le 26 août 1939 au 403èmeDCA (175èmebatterie). Il est « renvoyé dans ses foyers » le 18 novembre 1939 (il est en effet replacé dans la classe 1911, comme « père de 3 enfants vivants »), placé dans la position « affectation réservée » au dépôt d’artillerie de DCA 420 de Toul.
Le 27 mai 1940, démobilisé, il est domicilié à l’hôtel du Nivernais situé à Varennes-Vauzelles (banlieue de Nevers).

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Dès la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, le territoire de Belfort, la Haute-Saône, le Doubs, le nord du Jura sont situés en « zone occupée », mais également en « zone interdite » : le retour des réfugiés y est interdit et pour les nazis, ces départements sont destinés à devenir une zone de peuplement allemand (un retour à la « Lotharingie » – soit pour la France un territoire englobant la Franche-Comté, la Lorraine, l’Alsace et la partie du Nord située à l’est de l’Escaut). Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».

Albert Morel est arrêté à son domicile par des Feldgendarmes le 22 juin 1941, à 21 h 30.
Cette arrestation s’inscrit dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes et / ou syndicalistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. 23 Haut-Saônois seront arrêtés.  A Vesoul, en moins de trois heures, la police municipale arrête Georges Cogniot (universitaire, dirigeant national communiste, évadé de Compiègne le 22 juin 1942), Jules Didier (évadé de Compiègne en 1943, il rejoint les maquis du Jura), l’horloger Koulikowski, d’origine russe, sympathisant communiste et Lucienne Weil, institutrice communiste. Six autres Haut-Saônois sont arrêtés puis déportés à Auschwitz comme Albert Morel dans le convoi du 6 juillet 1942 : Gustave Baveux, Pierre Cordier, Henri Corne, Jean FavretZéphyrin Toillon, Gilbert Vorillon.

D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par les Allemands (ici à Lure, puis à Vesoul – et peut-être Chaumont), les Haut-Saônois sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht (le Frontstalag 122) qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.

Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Albert Morel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 45895 ». 

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Albert Morel est affecté à Auschwitz I au Block 16 puis au Block 24. En janvier 1943, il est affecté à Birkenau avec René Demerseman et Henri Marti. Affecté au kommando Jardin, il est l’un de ceux qui secondent Eugène Garnier (1) que le Comité de Résistance du camp charge d’aider les déportées françaises de Raisko, avec lesquelles sa tâche le met en contact (C.f. document en haut de cette biographie : la page du carnet de Roger Abada, où il a noté, dès la libération du camp de Dora, les noms et responsabilités des membres français de la Résistance. Lire dans le site l’article : La Résistance dans les camps nazis. Albert Morel est ramené à Auschwitz I en mars 1943 avec 17 autres « 45.000 ».

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l’article du blog « les 45000 au block 11. Il fait « popote » commune avec Antoine Vanin ,avec lequel il partage ses colis.
Le 3 août 1944, Albert Morel est à nouveau placé en quarantaine, au Block 10, quarantaine préalable à un transfert. Lire dans le site, « les itinéraires suivis par les survivants ».

Albert Morel est transféré avec trente autres « 45.000 » le 28 août 1944 à Flossenburg, où il est immatriculé le 31 août : n° « 19 885 ». Le 14 septembre 1944, il est transféré avec Mario Ripa au Kommando de Dresde (aux ateliers des voies ferrées, un des kommandos de Flossenbürg). Ils y sont libérés le 7 mai 1945.

Albert Morel est rapatrié le 28 mai 1945, via Nancy.

Comme la plupart des rescapés, Albert Morel a témoigné auprès des veuves ou parents de déportés. C’est ainsi qu’il a raconté la mort d’Antoine Laurent (jardinier à l’Ecole normale de Commercy) mort à l’infirmerie « il ne pesait plus que 38 kg alors qu’il en pesait 80 avant son arrestation ».
Comme Eugène Garnier et Marcel Cimier, il a donné le chiffre de 1175 déportés pour leur convoi du 6 juillet 1942.

A la libération, Albert Morel est élu Conseiller général de Lure-Nord sous l’appellation «Union républicaine et résistante» (liste soutenue par le PCF) de 1945 à 1949. Il est également candidat au Conseil de la République en 1948 (c’est la chambre haute du Parlement français sous la Quatrième République. Substitué au Sénat de la IIIe par la Constitution du 27 octobre 1946, il siège au palais du Luxembourg, du 24 décembre 1946 au 3 juin 1958 ).Albert Morel recueille 48 voix au premier tour, contre 396 au RPF, 310 au Radical soc., 85 à la SFIO et 22 au MRP. Au deuxième tour ce sont les deux candidats RPF qui sont élus.

Candidat au Conseil de la République : L’Est Républicain du 5 novembre 1948.
Conseiller général de  Lure en 1945 (BNF Gallica)

Albert Morel est employé à l’hôpital de Lure et Conseiller général ( nous l’avions appris par les témoignages de mesdames Germaine Corne, veuve d’Henri Corne, déporté de Vesoul, et la mère de Jean Favret, déporté de Passavant. En effet elles le mentionnaient toutes les deux – avec son statut d’élu haut-saônois -, parmi les camarades de détention de leur époux et fils qui pouvaient affirmer leur qualité de déportés politiques (démarches pour l’obtention de la carte officielle de Déporté politique faite par l’intermédiaire de la FNDIRP).
Albert Morel, dès son retour des camps, a répondu aux sollicitations des familles de ses camarades déportés décédés à Auschwitz. 

Sa lettre à propos d’Albert Stoltz adressée à la belle-sœur de celui-ci

Dans la lettre ci-contre il répond à Madame Mathiez, belle-sœur d’Albert Stoltz, que celui-ci est resté à Birkenau le 13 juillet 1942, alors que lui était ramené à Auschwitz 1.
Albert Morel est mort à Lure le 16 août 1955.
Il est homologué au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance.
André Montagne, qui fut vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, disait d’Albert Morel : « c’était un homme merveilleux« .

Sources

  • ACVG, janvier 1992 – novembre 1993.
  • Mairie de Fougerolles, Etat-civil, 8 mars 1994, acte de naissance.
  • © Archives en ligne : Etat civil et Registres matricules militaires de Haute-Saône, recensement  de la population1911 Fougerolles, Lure 1931 et 1936.
  • Archives du Conseil général de Haute-Saône.
  • Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 78 et 79, 210, 218, 223 et 224, 346 et 347, 359, 370 et 414.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2011, complétée en 2015, 2018 et  2021 ; Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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