Manifestation après guerre. Le nom des déportés figure sur la pancarte : «Camarades livrés par les traîtres, 1er mai 1942, disparus au camp d’Auschwitz, Poyen, Poiret, Baheu, Dehorter, Charlot, Boulanger, Morin, Allou»).
Albert Morin : né en 1897 à Paris 12ème ; domicilié à Amiens (Somme) ; cheminot ; communiste ; arrêté comme otage le 10 mai 1942 ; maison d'arrêt d'Amiens ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 7 octobre 1942.

Albert Morin est né le 14 août 1897 à Paris 12ème.  Il habite au 22, rue Lapostolle à Amiens (Somme), proche de la gare, au moment de son arrestation. Albert Morin est le fils de Marie, Juliette Morin, 23 ans, domestique, domiciliée au 2, rue de Cotte.
Charretier à Nempont-Saint-Firmin (petit village du Pas-de-Calais) au moment du conseil de Révision, son registre matricule militaire nous apprend qu’il est un « enfant assisté de la Seine« . Il mesure 1m52, a les yeux gris clairs, les cheveux châtains, le visage rond. Il a un niveau d’instruction n°2 pour l’armée (sait lire et écrite, instruction primaire).
Conscrit de la classe 1917, il est mobilisé par anticipation en 1916, comme tous les jeunes hommes de sa classe après la déclaration de la guerre en 1914. Il est incorporé au 43ème Régiment d’Infanterie le 9 août 1916. Il va passer 1 an, 11 mois et 24 jours sur le front (du 16/2/1917 au 5/9/18). Il est victimes de brûlures par gaz lors d’une des batailles de la Somme. Il « a droit au port de la fourragère aux couleurs de la croix de guerre, ayant participé aux opérations qui ont amené la remise de cet insigne avec le 144ème Régiment d’Infanterie« . Il est démobilisé le 15 septembre 1919 par le 8ème Régiment d’Infanterie, « certificat de bonne conduite accordé« . Il « se retire » à Lépine, commune limitrophe de Nempont-Saint-Firmin. Les séquelles de ses brûlures et d’autres blessures ne seront finalement pas prises en compte par les commissions de réforme (calcul de pension « moins de 10% », non prises en compte, mais réelles !).
Le 10 novembre 1919, Albert Morin est embauché par la Compagnie des Chemin de fer du Nord.
Albert Morin épouse Françoise, Virginie Labitte, le 14 février 1920 à Amiens. Elle est ouvrière agricole, née le 16 novembre 1898 à Nempont-Saint-Firmin (Pas-de-Calais).
Le couple a un enfant, Jean, qui naît à Amiens le 14 décembre 1920 (il est décédé en 2002 à Vidauban).
Albert Morin est cheminot, et sera mécanicien de route au dépôt SNCF d’Amiens. A ce titre il est inscrit dans la réserve militaire au titre de l’Affectation spéciale ». Il est rayé de cette « Affectation spéciale » le 25 octobre 1932.µ
En 1936, la famille est domiciliée au 59, rue Lapostolle.
Il est membre du Parti communiste.
Le 30 novembre 1938, jour de la grève générale lancée par la CGT contre les décrets-lois, la direction locale de la SNCF le sanctionne pour « infraction grave contre la discipline ». Ramené à la classe 1915 (un enfant vivant), il est certainement mobilisé (mais son registre matricule n’en fait pas mention).

Amiens, chars allemands sur la route de Paris

Après la percée allemande à Sedan, les troupes allemandes se ruent vers Amiens. Située sur la Somme elle est le dernier obstacle naturel avant la Seine et Paris : la ville est un nœud ferroviaire et routier de première importance. Le 19 mai 1940, les Allemands sont aux portes d’Amiens. Malgré une résistance acharnée des armées françaises, Amiens est prise le 20 mai. La prise d’Amiens ouvre à la Wehrmacht la route de Paris et lui permet de poursuivre son offensive vers le sud. Les conditions d’occupation sont très dures. Dès l’été 1940, une poignée d’hommes et de femmes forment les premiers groupes de Résistance dans le contexte de la défaite militaire, de l’occupation, de la mise en place du régime de Vichy. Au PCF, dans la clandestinité depuis septembre 1939, les premières structures de résistance sont opérationnelles à l’automne 1940.

Une grue de « relevage du matériel accidenté », octobre 1939, RGCF, site Retronews

Pendant l’Occupation, dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1942, une grue de relevage de 32 tonnes est sabotée au dépôt d’Amiens. La plaque tournante du dépôt d’Amiens saute le 11 mai 1942 (ce qui paralyse pour longtemps le trafic). A titre de représailles, les Allemands arrêteront au total 37 cheminots du dépôt d’Amiens pour ces deux sabotages.

Des policiers allemands (Gestapo) arrêtent Albert Morin le 10 mai 1942. Le motif qui figure sur sa fiche établie au DAVCC à partir des archives De Brinon est « Participation présumée aux actes de sabotage d’Amiens du 30 avril« .
Huit autres cheminots du dépôt d’Amiens-Longueau sont arrêtés entre le 3 et le 20 mai et seront également déportés à Auschwitz avec lui : Roger Allou, Clovis Dehorter, Paul Baheu, Fernand Boulanger, Fernand Charlot, Emile Poyen et Francois Viaud. Lire l’article du site : Des cheminots d’Amiens-Longueau dans la Résistance.

Albert Morin est incarcéré sans jugement du 12 mai 1942 au 16 juin à la maison d’arrêt d’Amiens.
Il est alors transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage, où il reçoit le n° matricule 5988.
Après des démarches auprès de Brinon (délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés), son fils fera une demande à la Croix rouge allemande le 17 mai 1944, un des camarades de son père ayant donné des nouvelles à sa famille (il s’agit certainement de Francois Viaud, seul cheminot rescapé d’Amiens).
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 

Depuis le camp de Compiègne, Albert Morin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.     

On ignore son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942. Le numéro « 45902 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il était donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves. Il ne figure donc plus dans mon ouvrage « Triangles rouges à Auschwitz».

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Albert Morin meurt à l’infirmerie d’Auschwitz le 7 octobre 1942, d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 829).
Son fils ayant appris par la famille d’un déporté qu’ils étaient à Auscschwitz, fait une demande de renseignement à la Croix Rouge allemande (17 mai 1944).

Sa fiche d’état civil établie en France après la Libération porte toujours la mention «décédé le 30 décembre 1942 à Auschwitz (Pologne)» qui correspond à la déclaration que Georges Peiffer a fait à la Libération (« il est mort fin 1942 »). Il est regrettable que le ministère n’ait pas corrigé cette date, à l’occasion de l’inscription de la mention « mort en déportation » sur son acte de décès (Journal officiel du 14 décembre 1997). Ceci était pourtant rendu possible depuis la parution de l’ouvrage publié par les historiens polonais du Musée d’Auschwitz en 1995. Lire dans le site Les dates de décès à Auschwitz.

Il est déclaré «Mort pour la France» le 3 avril 1948. Il est homologué «Déporté politique».

Il est homologué au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance.
Le nom d’Albert Morin est inscrit sur la stèle commémorative située dans l’enceinte de l’Etablissement de Maintenance et Traction Haute Picardie au 39, rue Riolan à Amiens et sur le monument aux Morts de la Gare du Nord.

Sources

  • Lettres de Mme Jacqueline Jovelin, de Claudius Dehorter (2/12 octobre 1990) et de la fille de Georges Poiret (10 octobre 1990).
  • Mme Jacqueline Jovelin m’a envoyé en octobre 1990 la photocopie d’une carte postale (manifestation du souvenir, après la guerre : sur la pancarte «Camarades livrés par les traîtres, 1er mai 1942, disparus au camp d’Auschwitz, Poyen, Poiret, Baheu, Dehorter, Charlot, Boulanger, Morin, Allou»).
  • «Death Books from Auschwitz», Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Paris 1995 (basés essentiellement sur les certificats de décès, datés du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, relatifs aux détenus immatriculés au camp d’Auschwitz. Ces registres sont malheureusement fragmentaires.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en février 1993.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb
  • © Sitewww.mortsdanslescamps.com
  • © The Central Database of Shoah Victims’ Names
  • Registre matricule militaire d’Albert Morin, AD Pas-de-Calais
  • Recensement d’Amiens, 1936.

Notice biographique rédigée en juillet 2011, complétée en 2015, 2018 et 2022 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.