Matricule « 45.644 » à Auschwitz

Maurice Guillot : né en 1899 à Morières (Calvados) ; domicilié au Grand Quevilly (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) ; ouvrier agricole, planton cycliste, charpentier en fer ; militant CGT, communiste ; arrêté le 15 mars 1941, condamné à un an de prison, effectué à Bonne-nouvelle ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt.

En mars 2016, Alain Alexandre (4) a rencontré Max Valentin, né en 1926, frère cadet de Jean Valentin, arrêté en même temps que Maurice Guillot. Rencontre « chaleureuse et positive » à Anneville-Ambourville. Les souvenirs concernant les activités de Résistance de son frère concernent également Maurice Guillot. Les textes en sépia sont les notes d’Alain Alexandre.

Maurice Guillot est né le 19 septembre 1899 à Morières, petite commune du Calvados absorbée en 1965 par Vendeuvre. Il est le fils de Claire Elise Renault, âgée de 35 ans, sans profession et de Constant Guillot, âgé de 41 ans, journalier. Maurice Guillot habite 8, rue de la Mare au Grand Quevilly (Seine-Inférieure/Seine-Maritime) au moment de son arrestation.
Son Registre matricule militaire indique que lors du conseil de révision il est ouvrier agricole. Cette mention sera biffée ultérieurement et remplacée par celle de « planton cycliste encaisseur » (i.e. garçon de course cycliste, encaisseur pour les grands magasins). Il est titulaire d’un permis de conduire les motocyclettes. Il mesure 1m 62, a les cheveux blonds et les yeux bleus, un « gros » nez. Il sait lire et écrire (niveau d’instruction
n° 2). Conscrit de la classe 1919, Maurice Guillot est mobilisé par anticipation, comme tous les conscrits de sa classe. Il est incorporé au 36ème
Régiment d’infanterie le 20 avril 1918. Il est victime d’une épidémie de gale et est hospitalisé du 22 au 26 mai 1918, puis du 30 juillet au 3 août. Le 15
novembre 1919, il passe au 28ème Régiment d’infanterie. Le 21 février 1920, il passe au 24ème régiment d’infanterie, qui part au Maroc « en guerre » (1). Le 1er novembre 1920, il est transféré au 24ème Régiment de tirailleurs marocains, et le 11 février 1921 au 4ème Régiment de tirailleurs marocains.
Le 8 avril 1921, il revient en France « en subsistance » (2) au 36ème Régiment d’infanterie. Le 9 avril il est « renvoyé dans ses foyers ». Selon l’expression militaire, le 5 mai 1921 il se retire à Petit-Couronne, « près de l’église ».

Le 28 avril 1923 il épouse Émilienne, Madeleine Walberg à la mairie du Grand-Quevilly. Le couple aura trois enfants (âgés de 15, 12 et 8 ans en 1942).
Le 26 mars 1923, le jeune couple habite au 30, rue de la Chaussée, au Grand-Quevilly (Seine Inférieure / Seine-Maritime). En 1927, Maurice Guillot  est condamné à 25 francs d’amende pour « port d’arme prohibé ».
En 1929 Maurice Guillot habite Bourg-Achard (où habite Léon Guillot), puis au hameau de l’Ourail à Saint-Ouen-de-Thouberville (Eure).

Les chantiers de Normandie

Selon Louis Jouvin, qui en 1939 est membre du bureau de l’UD
CGT à Rouen, Maurice Guillot a travaillé à l’usine chimique de Saint Gobain au Grand-Quevilly. Pour Louis Eudier, du Havre, Maurice Guillot  est ouvrier aux Chantiers de Normandie du Grand Quevilly, ce que confirme son registre matricule militaire : il est bien charpentier en fer en janvier 1936 aux Chantiers de Normandie.

Le 13 janvier 1936 il habite Rouen (registre matricule militaire) et  il habite 8 rue de la Mare au Grand Quevilly par la suite.

Maurice Guillot est membre du Parti communiste et adhérent de la CGT.

Les troupes allemandes entrent dans Rouen et sa banlieue le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).
A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Photomontage de l’en tête de la première page  du rapport  et des pages 3 et 4

Ces listes ont été préparées par la surveillance des anciens militants communistes opérée par différents services de police de la région Rouennaise, ainsi qu’en témoigne le rapport de police (3) en date du 31 mars 1941 résultant des enquêtes et filatures de l’inspecteur principal C… qui en a fait rapport le 31 mars 1941 au commissaire divisionnaire de police spéciale, Jean D. à Rouen. Ce rapport est transmis au Préfet René Bouffet en juillet pour établissement de la liste demandée par les Allemands.

Voici ce qui est écrit sur Maurice Guillot : « GUILLOT, Maurice, né le 19 Décembre 1899 à Morières (Calvados) demeurant à Grand-Quevilly, cité de la illre, militant communiste convaincu, ancien membre de la cellule coummuniste des chantiers de Normandie, se trouve sous l’influence
de LEDRET et de VAUCHEL, ex-chefs de cellules N° 95 du parti dissous. GÙILLOT a été arrêté avec Valentin par la Gendarmerie de Grand-Couronne 
».

Selon Louis Jouvin, il est arrêté pendant l’Occupation en juin ou juillet 1940 pour une distribution de tracts sur le marché de Bourg Achard, avec Jean Valentin.

Toutefois, on sait par la fiche d’otage de Jean Valentin, que celui-ci est arrêté le 15 mars 1941 pour une distribution de tracts, et condamné à 1 an de prison qu’il effectue à Rouen.
Maurice Guillot est arrêté en même temps que Jean Valentin, le 15 mars 1941 à Grand-Couronne (banlieue sud de Rouen) par les gendarmes de
la brigade de Bourgtheroulde (Eure) ; Ils sont tous les deux en tandem. Il est incarcéré à la prison Bonne-Nouvelle de Rouen le 17 mars 1941.
Le 18 avril 1941, en audience publique de police correctionnelle du tribunal de première instance de Rouen, Maurice Guillot  et Jean Valentin sont condamnés à un an d’emprisonnement et 100 francs d’amende, coupables «d’avoir distribué des écrits tendant à propager les mots d’ordre de la Troisième Internationale ou des organismes qui s’y rattachent faisant application des articles 1 et 2 du décret – loi du 26 septembre 1939 dont lecture à été donnée à l’audience».
9 mois plus tard, le 17 mars 1942 Maurice Guillot est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent ce même jour au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). Il est immatriculé à Compiègne sous le matricule « 3817 ».
Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Après son arrestation, son épouse Emilienne, avec Yvonne Jouvin et madame Le Dret (Louis Jouvin et Marcel Le Dret seront également déportés à Auschwitz) a poursuivi son action : elles ont initié des appels à réagir dans les queues de ravitaillement, et réussi à entrer dans un centre allemand de subsistances à Grand-Quevilly : les femmes et les enfants participant à cet « assaut » sont repartis avec des boules de pain, des saucissons, sous les yeux médusés des sentinelles allemandes, qui n’avaient su comment réagir face à ces mères de familles chargées d’enfants (note 4).

Depuis le camp de Compiègne, Maurice Guillot est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 45644 selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.

Sa photo d’immatriculation (6) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz

Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Compte tenu de son métier de charpentier en fer, Maurice Guillot a vraisemblablement été ramené au camp principal.

D’après Louis Jouvin, Maurice Guillot est avec lui au Block 11 entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du blog « les 45000 au block 11. Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.

On ignore sa date exacte de décès à Auschwitz, mais selon Louis Jouvin, Maurice Guillot serait mort «à la fin». Son acte de décès établi en 1946 porte la date du 15 novembre 1942. Lire dans le site Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Maurice Guillot est homologué comme «Déporté Politique».

Son nom est inscrit sur la plaque de la Rue des Martyrs de la Résistance au Grand-Quevilly. Y figurent également ceux de ses camarades déportés dans le même convoi que lui : Charles Bachelet, Louis Briand, Michel Bouchard, Maurice Guillot, Marcel Le Dret, Robert Mouchart, Jean Valentin, et Maurice Voranget. Cinq autres déportés sont honorés : René Blantron déporté le 27 avril 1944, décédé à Flossenbürg cette même année, Albert Chevalier déporté le 23 janvier 1943, décédé à Sachsenhausen fin avril 1944, Léopold Jeantet, Maurice Nail, déporté le 28 avril 1943, décédé à Sachsenhausen et Charles Tailpied.

Son nom est honoré sur le monument installé dans la cour de la fédération du PCF de Seine Maritime (33, place Général de Gaulle, Rouen) : avec ce poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) qui accompagne les noms de 218 martyrs « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’ESPOIR et le Désespoir ». Mémorial du PCF à Rouen, Relevé Thierry Prunier.

  • Note 1 : Il convient de souligner que l’engagement militaire français ne débute qu’en 1925. Entre 1921 et 1926 la guerre qui oppose la République rifaine d’Abdelkrim aux Espagnols et aux Français reste largement méconnue. Cette guerre coloniale, où le général Franco à la tête de la légion étrangère espagnole utilise les gaz de combat contre les Rifains, extrêmement violente, marque une étape décisive dans l’histoire de l’anticolonialisme, dans la construction de la nation marocaine… mais aussi dans les prémisses de la guerre d’Espagne.
  • Note  2 : mettre en subsistance : recueillir dans ce régiment un soldat isolé dont le corps est éloigné, le nourrir et lui donner la solde (©Wiktionnaire).
  • Note 3 : ce rapport m’a été communiqué par M. Marc Le Dret, petit-fils de Marcel Le Dret, qui l’a reçu de Pierre Jouvin, fils de Louis Jouvin.
  • Note 4 : information de Mme Catherine Jouvin-Voranger, petite fille de Louis Jouvin (août 2014)
  • Note 5 : Alain Alexandre et Stéphane Cauchois « Résistance(s) : Rouen et sa région, la vallée du Cailly, entre histoire et mémoire (1940-1944) ». Editeur : L’écho des Vagues. 
  • Note 6 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis Eudier in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Souvenirs de Louis Jouvin concernant quelques militants de la région Rouennaise (par téléphone, 1990).
  • Liste de militants dela CGTfusillés ou déportés pour leur action dansla Résistanceétablie parla CGTde Seine Maritime.
  • Liste «de noms de camarades du camp de Compiègne», collectés avant le départ du convoi et transmis à sa famille par Georges Prévoteau de Paris XVIIIème, mort à Auschwitz le 19 septembre 1942 (matricules 283 à 3800).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère dela Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en 1991.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère dela Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • ©Archives en ligne du Calvados. Etat civil de Morières et Registre matricule militaire.
  • Greffe du tribunal de Grande Instance de Rouen du 18 avril 1941.

Notice biographiquerédigée en octobre 2011, complétée en 2015, 2016, 2018 et 2019 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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