Matricule « 45.648 » à Auschwitz

Roger Guy né en 1909 à Paris 6ème ; domicilié à Joinville-le-Pont (Seine / Val-de-Marne) ; représentant dans un cabinet d’architecte ; secrétaire des jeunesses communistes de Joinville ; arrêté le 5 octobre 1940 ; interné aux camps d’Aincourt, de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 30 septembre 1942.

Roger, Gustave Guy naît le 23 août 1909 à Paris (6ème).  Il habite un petit pavillon au 55, avenue des Familles, à Joinville-le-Pont (Seine / Val-de-Marne) au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Elise Gaillot, née le 23 octobre 1881 à Paris 19ème, couturière, et de Gustave Guy son époux. Son père est né le 1er août 1873 à Boujailles (Doubs). Il est caoutchoutier, puis avant la guerre 1914, il travaille à la Société du Gaz de Paris. Ses parents se sont mariés le 27 décembre 1904 à Paris.
La famille vit au 10, rue des Entrepreneurs à Saint-Ouen au moment de la naissance de Roger Guy. En 1907, au gré des affectations successives de son père, ils déménagent au 232, rue de Crimée à Paris 19ème, puis, en 1908, ils habitent au 102, rue de l’Ourcq à Paris 18ème. En 1914, ils ont déménagé au 83, rue Ordener, toujours dans le 18ème. Après guerre, ils reviennent au 102, rue de l’Ourcq. Et en 1921, ils sont domiciliés rue Belliard dans le 18ème.
Célibataire, Roger Guy qui est « allé jusqu’au Brevet élémentaire », est représentant pour une agence d’architectes (à Compiègne et Auschwitz, Georges Dudal et Raymond Montégut le croyaient instituteur. « Un intellectuel, un chic type » dit Georges Dudal).
Il travaille à l’agence Mario Haymann 2, rue d’Uzès à Paris 12ème (devenue en 1940 l’agence Anger-Heymann-Puccinelli) au moment de son arrestation.
Roger Guy est secrétaire des Jeunesses communistes de Joinville-le-Pont.
Il effectue son service militaire entre 1929 et 1930 (période d’un an).
En 1936, son père est retraité du Gaz. La famille est venue s’installer à Joinville-le-Pont, entre 1931 et 1936, dans un petit pavillon au 55, avenue des Familles.
Roger Guy est mobilisé à la déclaration de guerre : il effectue un an de service armé (sa classe, 1909 et celles de 1910 et 1911 ont été libérées plus tôt que les autres).

Le 14 juin 1940 les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne et les départements voisins les jours suivants.  L’armistice est signé le 22 juin. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « Révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Démobilisé le 28 juillet 1940, Roger Guy reprend contact avec ses camarades communistes d’avant-guerre, notamment Robert Deloche du même âge que lui (futur maire de Joinville à la Libération) et qui vient lui aussi d’être démobilisé. Ils participent à la reconstitution du Parti communiste à Joinville. Roger Guy est surveillé par les Renseignement généraux.
Il vit au moment de son arrestation avec sa mère, veuve, et impotente (elle décédera en 1967).
Roger Guy est arrêté le 5 octobre 1940 par la police française dans le cadre de la grande rafle organisée, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la région parisienne : les militants parisiens sont regroupé au Stade Jean Bouin et sont emmenés par cars à Aincourt. Le préfet de Seine-et-Oise, Marc Chevallier, exécute une rafle identique à celle de Paris dans son département. Au total, plus de 300 militants communistes, syndicalistes ou d’organisations dites «d’avant-garde», sont envoyés à Aincourt à partir du 5 octobre 1940. Lire dans le site Le camp d’Aincourt.

Sur la liste « des militants communistes « concentrés » le 5 octobre 1940» reçue par la direction du camp, figurent (ci-dessus) des mentions caractérisant les motifs de leur internement (C 331/7). Pour Roger Guy on lit : « 31 ans. Ex secrétaire des Jeunesses communistesMilitant actif et propagandiste notoire s’emploie à la reconstitution des anciennes cellules de Joinville et participe à la propagande clandestine ».
Il est inquiet du sort de sa mère et il écrit en ce sens au Préfet de la Seine, Charles Paul Magny. Il lui signale les difficultés qu’elle éprouve à s’acquitter des « prestations en nature » auxquelles la contraint l’administration en place à Joinville en échange de l’allocation de secours qu’elle lui verse.
Le commissaire de Police Andrey, directeur du camp – qui n’est certainement pas suspect de complaisance à l’égard des communistes – lui a confié l’encadrement des jeunes internés de moins de 20 ans… Et se déclare satisfait de l’attitude de Roger Guy au point de transmettre au Préfet de Seine-et-Oise un avis positif pour une libération. Fernand Devaux qui fait partie du « dortoir des jeunes » à Aincourt dira « Roger Guy n’a fait aucun excès de zèle en terme de discipline, restant un camarade très estimé » (citation recueillie par l’Association Mémoire Vive auprès de Fernand Devaux).
Le 5 mai 1942 il est transféré au CSS de Voves (Eure-et-Loir) avec 148 autres internés en provenance d’Aincourt. Il y est enregistré sous le matricule n° 401.

Le CSS de Voves © VRID

Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France. Roger Guy figure sur la première liste.

Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupationLa prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux. Il indique également ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises. Cinq jours plus tard après son arrivée à Voves, Roger Guy est donc transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122).

Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
A Compiègne, Roger Guy reçoit le matricule 5698. Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Roger Guy est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau.

Roger Guy est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420».

Ce numéro a pu être validé en retrouvant le témoignage de Georges Dudal recueilli par Roger Arnould. Georges Dudal qui était lui aussi au dortoir des jeunes d’Aincourt (la « DJ »), puis à Voves et Compiègne, a formellement identifié sa photographie d’immatriculation retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».

Après l’enregistrement, Roger Guy passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date. Raymond Montégut situe son décès vers l’automne 1942.

Et de fait Roger Guy meurt à Auschwitz le 30 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 415 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates et lieux de naissance et de décès, et avec l’indication « Katolisch » (catholique).
Roger Guy est déclaré « Mort pour la France » et homologué « Déporté politique ».
Un arrêté ministériel du 2 avril 1992 paru au Journal Officiel du 23 mai 1992 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Roger Guy en reprenant la date de décès de l’état civil d’Auschwitz.
Son nom est honoré sur le monument aux morts du cimetière de Joinville.

  • Note 1 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources  

  • Recensement de la population à Joinville, 1931 et 1936.
  • Registre matricule militaire de son père aux archives de Paris.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1992.
  • Témoignages cités de Georges Dudal et Raymond Montégut.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • CSS d’Aincourt, Archives départementales des Yvelines, Montigny-le-Bretonneux.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d’internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la police / BA 2374
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Site Internet MemorialGenWeb.
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau / © collection André Montagne.

Notice biographique rédigée en 2003, installé en 2012 mise à jour en 2015, 2020 et 2022, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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