Jean Fletcher © Ministère de la Défense DAVCC

Matricule « 45.544 » Auschwitz

Jean Fletcher à Auschwitz le 8 juillet 1942
Jean Fletcher : né en 1892 à Dundee (Ecosse) ; domicilié  à Albert (Somme) ; gardien d’usine d’aviation ; arrêté le 20 mai 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 2 juillet 1942

Jean (John) Fletcher est né le 12 décembre 1892 à Dundee, Angus (Ecosse). Il habite au 12, avenue Georges Clémenceau à Albert (Somme) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Margaret Robertson et de John Gordon Fletcher.
Selon sa fiche matricule militaire Jean Fletcher mesure 1 m 64, a les cheveux châtain et les yeux gris-marron, le front large et le nez assez fort. Il a le visage ovale. Au moment du conseil de révision de 1922 (voir plus loin), il travaille comme hôtelier à Albert (Somme) où ses parents habitent. Il a un niveau d’instruction « n° 2 » pour l’armée (sait lire et écrire et compter, instruction primaire).
Né en Ecosse, Jean Fletcher n’a pas été recensé en France avec sa classe d’âge (la 1912). Mais à la déclaration de guerre, il s’engage volontairement le 1er septembre 1914 « pour la durée de la guerre » au deuxième Régiment étranger et il est dirigé sur Bordeaux où il arrive le 6 septembre. Le 16 septembre 1914, il embarque à destination de Fez. Il est engagé dans la campagne du Maroc jusqu’au 10 juin 1915.

Thirs Intelligence Corps

A cette date son engagement est annulé (10 juin  D.12240 2/1) et il est dirigé sur la base anglaise du Havre. Il sert alors dans l’armée anglaise « jusqu’à la fin des hostilités » au «Third Intelligence Corps» (services de renseignements). Il est démobilisé avec le grade de sergent.
Jean Fletcher est décoré de la médaille militaire (décret octobre 1918), de la médaille coloniale, de la médaille du Maroc et de la Croix de Combattant volontaire de la guerre 14/18 (en 1937). Selon une mention de son registre matricule « l’intéressé semble avoir droit à la carte du combattant, pendant son séjour au 2ème étranger, la 24ème compagnie à laquelle appartenait Fletcher ayant été en zone d’opérations du 6-9-14 au 10-6-1915 ».

Le 24 février 1919 à  Pont-Noyelles, Jean Fletcher épouse Lucia, Aline, Zélie Fontaine, restauratrice, alors domiciliée à Pont-Noyelles (Somme). Elle est née le 14 mai 1887 à Mametz (Somme / décédée le 12 mai 1949 à Albert).
Jean Fletcher est naturalisé français par décret du 20 octobre 1921. Il devient donc redevable du service militaire français. Mais « Par décision ministérielle du 24 avril 1922, le ministre de la guerre a décidé que l’intéressé, naturalisé français et régulièrement recensé avec la classe 1922, bénéficiera de l’équivalence de ses services et sera dispensé de la présence sous les drapeaux et porté sur les contrôles de la disponibilité en attendant son passage dans la réserve avec la classe 1922 ».
Pour la réserve de l’armée, il est affecté au 72ème RI, puis réaffecté au 2ème régiment de défense contre avions, puis au 3ème (1923),
puis au 1er régiment de DCA, puis au 101ème RA dans le cadre du plan A de mobilisation.
En novembre 1933 et jusqu’en octobre 1936, le couple habite au 30, rue des Bonnes gens à Berck-sur-mer (Pas-de-Calais). Puis au 10, rue Aristide Danvin à Berk-plage.
En novembre 1939, ils habitent au 29, rue Albert Pifre à Albert (Somme), puis déménagent au 19, rue de Beaumont à Albert.

Les usines Henry Potez à Meaulte

Le 12 septembre 1939, il est employé (comme gardien) à la société nationale de constructions aéronautiques du Nord (usines «aéroplanes Henry Potez» à Meaulte (près d’Albert) et classé de ce fait pour l’armée comme « Affecté spécial » tableau 3, 2ème région « jusqu’à nouvel ordre ». Il ne sera donc pas de ce fait mobilisé.
Henri Potez a créé en 1924 la plus grande usine aéronautique du monde, sur 2,5 hectares (3200 employés en 1930). C’est de là que sortira le Potez 25, avion mythique qui fera les beaux jours de l’Aéropostale. L’usine est nationalisée en 1937 et devient la SNCAN (Société Nationale de Construction Aéronautique du Nord), elle fabriquera le bimoteur Potez 63-11 le plus utilisé par l’armée de l’air française en 1939/1940.

La « drôle de guerre » prend fin le 10 mai 1940 avec l’attaque allemande aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Belgique. Le 20 mai, les
Allemands de la  1e Panzerdivision occupent Albert. L’ancien aérodrome d’Albert-Bray est alors utilisé par la Luftwaffe. Les conditions
d’occupation sont très dures. Dès 1940, une poignée d’hommes et de femmes forment les premiers groupes de Résistance dans le contexte de la défaite militaire, de l’occupation, de la mise en place du régime de Vichy. Au PCF, dans la clandestinité depuis septembre 1939, les premières structures sont opérationnelles à l’automne 1940. En novembre 1941 des tracts communistes sont diffusés dans les rues d’Albert et le 30 décembre 1941, un contremaître allemand est tué. En mai 1942, les communistes d’Albert fabriquent et diffusent clandestinement un journal : « L’Exploité albertin ». Six Albertins seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 : Cavigioli Émile, Dessein Florimond, Fletcher John, Pignet Ernest, Pignet René et Villa Gerolamo.
Le couple Fletcher habite au 12, avenue Georges Clémenceau à Albert (Somme) au moment de son arrestation.
Renseignement ?
Madame Françoise Tomeno, petite nièce d’Ernest Pignet arrêté dans la même période que Jean Fletcher et déporté avec lui à Auschwitz a recueilli le témoignage de son père Marcel Tomeno, « Selon mon père, Jean Fletcher, était impliqué dans la même “affaire”. Ma maman s’est souvenu il y a quelques temps de la chose suivante : Madame Fletcher aurait tenu un bistrot avec son mari, John. Elle faisait boire les Allemands qui fréquentaient le bistrot pour leur soutirer des renseignements (“elle buvait avec les Allemands” a dit exactement ma maman, avant de me donner la traduction). Ma Maman s’est souvenu de ce détail alors que je ne la questionnais pas sur cette affaire ».

Jean Fletcher est arrêté le 20 mai 1942 par les autorités allemandes, sur son lieu de travail (à la même date qu’Ernest et René Pignet d’Albert). Les Allemands l’internent le 23 mai 1942 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) sous le matricule n° 5821.
Son épouse a cherché à avoir de ses nouvelles (elle a fait une demande de renseignements auprès des services de Brinon. L’enquête de police effectuée à la demande de celui-ci le 24 septembre 1943, qui figure dans son dossier au DAVCC mentionne qu’il n’est « ni condamné, ni Juif, ni Franc-maçon, ni politique« , sans donner un autre motif d’arrestation). Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du site : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Jean Fletcher est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45544 »Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les  sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.  Jean Fletcher aurait été affecté au Block 12 à Birkenau (information portée sur son dossier au DAVCC / SHD Caen).
John Fletcher meurt à Auschwitz le 29 juillet 1942 d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 296). Son épouse a demandé une modification de son état civil et obtenu satisfaction le 26 novembre 1946 : il est déclaré « Mort à Auschwitz le 30 juillet 1942».
La mention « Mort pour la France » lui est attribuée 30 mars 1948. Un arrêté paru au JO du 2 avril 2009 inscrit «mort en déportation» sur son état civil.

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres
    de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Mairie d’Albert (14 mai 1991).
  • M. Lalou, ADIRP Amiens (26 mars 1991).
  • «Death Books from Auschwitz», Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Paris 1995 (basés essentiellement sur les certificats de décès, datés du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, relatifs aux détenus immatriculés au camp d’Auschwitz. Ces registres sont malheureusement fragmentaires.
  • Bureau de la division des archives des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel N° 10182 consulté en 1991).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • « Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l’infirmerie de Birkenau, kommando d’Auschwitz » (n° d’ordre, date, matricule, chambre, nom, nature du médicament) du 1.11.1942 au 15.07.1943. (DAVCC – Caen)
  • © Site www.mortsdanslescamps.com
  • Registres matricules militaires.

Notice biographique rédigée en juillet 2011, complétée en 2015, 2018 et 2022 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com .

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