Jean Valentin / © Collection Max Valentin
En mars 2016, Alain Alexandre (1) a rencontré Maxime Valentin, né en 1926, frère cadet de Jean Valentin. Rencontre « chaleureuse et positive » à Anneville-Ambourville. Outre des souvenirs au sujet de son frère, Max Valentin lui a prêté plusieurs photos sur plaque de verre de « 45000 » de la vallée du Cailly, dont celle de son frère. 

Les textes en sépia sont les notes d’Alain Alexandre.

Jean Valentin est né le 10 septembre 1907 à Notre-Dame de Bondeville (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). Il est le fils de Nadia, Adelphine Barbier et de Léon, Georges Valentin son époux.
Il est l’aîné d’une famille de 9 enfants (dont Georges, Marthe, Maxime, Paul, Adrien, René, décédé en 1936).
Il habite au 68, rue des Prévoyants au Grand-Quevilly (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) au moment de son arrestation.
Selon Louis Eudier, Louis Jouvin et son fils Pierre Jouvin, Jean Valentin est ouvrier à l’usine chimique à la SCGP (Société Chimique de la Grande Paroisse) dépendant de St- Gobain, au Grand-Quevilly.

Jean Valentin épouse Yvonne Bachelet, au Houlme le 9 novembre 1929 (le couple est sans enfant – mention indiquée sur sa fiche d’otage).
Jean Valentin est membre du Parti communiste et syndicaliste à la CGT.
En septembre 1939, la police française perquisitionne à son domicile et y trouve des tracts et des brochures de propagande communiste.

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).
A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Ces listes ont été préparées par la surveillance des anciens militants communistes opérée par différents services de police de la région Rouennaise, ainsi qu’en témoigne le rapport de police (2) en date du 31 mars 1941 résultant des enquêtes et filatures de l’inspecteur principal C… qui en a
fait rapport le 31 mars 1941 au commissaire divisionnaire de police spéciale, Jean D. à Rouen. 
Ce rapport est transmis au Préfet René Bouffet en juillet 1941 pour établissement de la liste demandée par les
Allemands. Il stipule :

Photo montage de l’en tête de la première page  du rapport  du 31 mars 1941 et des pages 3 et 4

« VALENTIN, Jean, né le 10 Septembre 1907 à Notre-Dame-de-Bondeville, demeurant à Grand-Quevilly, rue des Prévoyants, militant communiste très actif de l’ex-parti dissous, a été arrêté ces jours derniers par la gendarmerie de Grand-Couronne. Avait participé aux mouvements de grèves en 1936 et 1938 ». 

En juin ou juillet 1940 selon le témoignage de Louis Jouvin (datant de 1990), il distribue des tracts sur le marché de Bourg-Achard avec Maurice Guillot, qui travaille comme lui à la SCGP.

A la fin de l’année 1940 et au début de 1941, Jean Valentin est agent de liaison dans la région
rouennaise ; il est chargé du transport et de la diffusion des tracts, principalement dans le département de l’Eure. A plusieurs reprises, il se rend au domicile de Arthur et Marie-Louise Lefebvre, à Montigny (commune rurale située près de Maromme) pour prendre possession du journal clandestin « La Vérité » imprimée sur la Ronéo cachée dans la maison du couple Lefebvre (Arthur Lefebvre, arrêté, a été fusillé en 1942 dans la forêt de Compiègne).

« Je me souviens du jour où j’ai appris avec consternation l’arrestation de Jean Valentin. Il avait été arrêté parce qu’il distribuait des tracts sur le marché avec Maurice Guyot. Ça aussi, c’était interdit. Les tracts dénonçaient la pénurie alimentaire qui trouvait son origine dans les réquisitions opérées par les troupes allemandes à leur profit exclusif. Sous Vichy, la vérité n’était pas bonne à dire. Je revois Jean, avec ses culottes de golf à la dernière mode, pédalant à l’avant d’un tandem tandis qu’à l’arrière une jolie jeune fille pédalait à l’unisson. Jean travaillait à Saint-Gobain, toute la semaine il respirait les acides et les fumées, alors le dimanche, pour se refaire une santé, il partait pédaler en forêt ou à la campagne. Il a écopé de 2 ans de prison ferme, mais en fait ce fut une condamnation à mort puisque lui et Maurice ont été ensuite conduits à Compiègne puis à Auschwitz où ils sont morts de faim et d’épuisement. Sa fiancée en est morte de chagrin ». Pierre Jouvin, résistant, fils de Louis Jouvin , déporté à Auschwitz (4 septembre 2015).

Jean Valentin est arrêté le 15 mars 1941 (la fiche d’otage – document ci-dessus – indique le 6 février, mais dans le motif indiqué c’est bien mars qui est précisé : «distribution de tracts communistes en mars 1941». 

La fiche d’otage de Jean Valentin

Cette fiche reprend les éléments d’appréciation fournis par la police française : «communiste très actif. En septembre 1939, on trouve chez lui des tracts et des brochures communistes. Mauvaise réputation».
Le 31 mars, l’inspecteur principal X… adresse au commissaire divisionnaire de police spéciale de Rouen un rapport concernant l’ « Activité communiste dans le canton de Grand-Couronne », selon lequel l’ex Parti communiste « un des plus importants et des mieux organisés, n’a de cesse, malgré sa dissolution, de maintenir son activité clandestine dans les localités de Petit-Quevilly, Grand-Quevilly, Petit-Couronne et Grand-Couronne ».
Parmi les « éléments communistes » désignés, un paragraphe est consacré à Jean Valentin et Maurice Guillot « arrêté ces jours derniers ».

Jean Valentin est arrêté en même temps que Maurice Guillot, le 15 mars 1941 à Grand-Couronne (banlieue sud de Rouen) par les gendarmes de la brigade de Bourgtheroulde (Eure) ; Ils sont tous les deux en tandem.

Il est incarcéré à la prison Bonne-Nouvelle de Rouen le 17 mars 1941.

Le 18 avril 1941, en audience publique de police correctionnelle du tribunal de première instance de Rouen, Jean Valentin et Maurice Guillot sont condamnés à un an d’emprisonnement et 100 francs d’amende, coupables «d’avoir distribué des
écrits tendant à propager les mots d’ordre de la Troisième Internationale ou des organismes qui s’y rattachent faisant application des articles 1 et 2 du
décret – loi du 26 septembre 1939 dont lecture à été donnée à l’audience
».

Le 17 mars 1942 Jean Valentin est remis aux autorités allemandes à leur demande. Le 18 mars 1942, celles-ci l’internent ce même jour au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122).

Lire dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». Le 6 juillet, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Jean Valentin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.                                                      

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu.

Le numéro « 46166 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès à Auschwitz. Le 21 septembre 1946, le ministère des Anciens combattants a fixé fictivement celle-ci au 15 octobre 1942 sur la base du témoignage de ses compagnons de déportation. Il est déclaré «Mort pour la France» le 30 janvier 1947. Jean Valentin est homologué comme «Déporté Politique» le 10 avril 1963 (n°11760865).

La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel du 23 juin 2001.

Son nom est honoré sur la plaque de la Rue des Martyrs de la Résistance au Grand-Quevilly. Y figurent également ceux de ses camarades déportés dans le même convoi que lui : Charles Bachelet, Louis Briand, Michel Bouchard, Maurice Guillot, Marcel Le Dret, Robert Mouchart, Jean Valentin, et Maurice Voranget. Cinq autres déportés sont honorés : René Blantron déporté le 27 avril 1944, décédé à Flossenbürg cette même année, Albert Chevalier déporté le 23 janvier 1943, décédé à Sachsenhausen fin avril 1944, Léopold Jeantet, Maurice Nail, déporté le 28 avril 1943, décédé à Sachsenhausen et Charles Tailpied.

installé dans la cour de la fédération du PCF de Seine Maritime (33, place Général de Gaulle, Rouen) : avec ce poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) qui accompagne les noms de 218 martyrs « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’ESPOIR et le Désespoir »

  • Note 1 : Alain Alexandre et Stéphane Cauchois « Résistance(s) : Rouen et sa région, la vallée du Cailly, entre histoire et mémoire (1940-1944) ». Editeur : L’écho des Vagues.
  • Note 2 : ce rapport m’a été communiqué par M. Marc Le Dret, petit-fils de Marcel Le Dret, qui l’a reçu de Pierre Jouvin, fils de Louis Jouvin.

Sources

  • Listes de déportés de Seine-Maritime établies à leur retour de déportation par Louis Jouvin et par Louis Eudier in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Liste de militants dela CGTfusillés ou déportés pour leur action dansla Résistanceétablie parla CGTde Seine Maritime.
  • Fiche d’otage : Centre de Documentation Juive Contemporaine – XLV-42, n° 226.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère dela Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en décembre 1992.
  • Fiche d’otage © CDJC / XLV42.
  • © Site www.mortsdanslescamps.com
  • Etat civil de Notre-Dame-de-Bondeville et de Le Houlme, Greffe du tribunal de Grande Instance de Rouen du 18 avril 1941.
  • Témoignage de Pierre Jouvin, in site du PCF-Front de gauche, 2015

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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