La rafle des communistes, octobre 1941 en Seine-et-Marne. 45 d’entre eux seront déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942.

Dans la France occupée, entre le 20 septembre et le 20 octobre 1941, de nouveaux sabotages et de nouveaux attentats se produisent sans qu'il y ait mort d'homme. Aucun otage n'est exécuté dans le cadre de la "politique des otages". Par contre, les Allemands multiplient les arrestations d'éléments suspects de "propagande anti-allemande" : entre le 6 et le 10 octobre, 1600 personnes sont interpellées à Paris avec l'aide de la police française.

Des opérations similaires ont lieu entre le 19 et le 21 octobre dans plusieurs départements de la zone occupée. Otto von Stülpnagel tente ainsi d’intimider et de paralyser les communistes avec l’aide de la police française.

La plupart de ces arrestations surviennent à la suite d’évènements précis (sabotages de lignes téléphoniques et incendies de récoltes, etc).
En Seine-et-Marne, les sabotages nous sont connus par le biais de documents allemands qu’ont recensés Claude Cherrier et René Roy, dans leur ouvrage « La Résistance en Seine-et-Marne ». (Tableau ci-contre).

Octobre 1941 en Seine-et-Marne

La rafle est extrêmement importante : «Dans la première semaine d’octobre 1941, 11 arrestations. 15 à Provins le dimanche 19 (manœuvres, glaisiers, employés des PTT), et ce même dimanche 41 arrestations entre Chelles et Lagny». Selon le commissaire spécial de Melun « la situation de 400 communistes a été examinée : 250 d’entre eux ont tout particulièrement retenu l’attention de mes services » (André Cherrier, p. 52 à 54, op.cité).

De nombreux élus ou militants communistes sont arrêtés les 19 et 20 octobre 1941. Au moins 6 d’entre eux seront fusillés. 27 sont internés à Chateaubriant, 17 à Rouillé. Au moins 38 d’entre eux sont internés à Compiègne, le jour même de leur arrestation et seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. Il convient de souligner que des listes de communistes ont été préparées par les autorités allemandes à Melun dès le 25 août 1941à l’aide des renseignements fournis par les services de police française. Le nom d’une quinzaine de militants arrêtés les 19 et 20 octobre 1941 y figurent. (CDJC document XLIV- 59-60, Saint Germain 24 décembre 1941).

Les mentions qui suivent les noms révèlent les critères de choix : élus et militants communistes ayant eu des responsabilités avant guerre, militants actifs du Parti communiste clandestin soupçonnés par l’occupant d’être les auteurs des sabotages ou des actions anti-allemandes, ou des personnalités dont l’Occupant espère que leur arrestation fera pression sur les auteurs des sabotages.

Parmi les militants arrêtés figurent ainsi Albin Desmazes, ancien maire communiste d’Achères, Jean Guilbert, maire adjoint, Pierre Colombier, Joseph Gilles et Georges Vinsous conseillers municipaux. Mais il s’agit aussi de militants connus ou soupçonnés des services de police et de gendarmerie pour leurs « activités politiques antérieures ».

Certains d’entre eux ont déjà été arrêtés en 1940, puis relâchés (comme Albin Desmazes et René Trillault). D’autres sont simplement fichés : la fiche d’interrogatoire de René Domenc est en ce sens révélatrice (il reconnaît simplement avoir adhéré au Parti communiste en 1936, avoir été trésorier de la cellule de Fontainebleau, mais ne plus avoir eu d’activités politiques depuis l’interdiction du Parti communiste). De même le rapport d’enquête des services de la préfecture à la suite de la demande de libération effectuée par l’épouse d’André Bichot indique « le prénommé était connu pour avoir des idées très avancées et avoir adhéré au parti communiste (…) il était noté comme tel sur la liste conservée à la Brigade de Gendarmerie d’Esbly, communiquée d’ailleurs à monsieur le commissaire de police spéciale à Melun avant les propositions d’internement. Il en a été de même pour les trois autres militants sur le compte desquels sont établis les présents rapports ».
Le préfet de Seine et Marne écrivant à la suite de ces rapports à Brinon (1), le 20 juin 1942 : « En raison de ces renseignements, il me paraît difficile d’intervenir auprès des autorités allemandes en vue de sa libération). Les cheminots communistes semblent particulièrement visés (sans doute à cause des sabotages des voies ferrées) : 8 d’entre eux sont arrêtés.

« Destruction de récoltes »

D’après le Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (archives du Ministère de la Défense, Caen), cette rafle des 19 et 20 octobre 1941 dans tout le département a été ordonnée en représailles de destructions de récoltes. André Boulandet, rescapé, a parlé de « nombreuses meules de foin incendiées » (note sur sa fiche ACVG, consultée au Val de Fontenay en 1993).
Le DAVCC indiquait en 1986 dans sa réponse à la fille d’un des déportés du 77, Georges Vinsous : « cette arrestation faisait partie d’une mesure d’ordre général prise par les autorités d’occupation à la suite d’incendie de récoltes » (Liste des arrestation de l’arrondissement de Meaux : LA 3384).
René Roy note «dès le mois d’août 1940, des meules de blé (réquisitionnées par l’occupant) brûlent autour de Provins. Les incendiaires ce sont les Espagnols (…)» Il s’agit de Républicains espagnols ayant combattu le fascisme en Espagne.

Attaque d’un convoi de fourrage allemand (près de la Ferté Gaucher).
Un télégramme daté du 10 octobre 1941 attribué à Jacques Duclos (2) fait mention de l’attaque d’un convoi allemand près de la Ferté Gaucher en Seine-et-Marne : « Un câble d’acier tendu à travers la route fit s’écraser deux voitures d’officiers précédant un convoi de 8 camions de fourrage et, pendant que les soldats se rendaient en tête du convoi, le feu était mis à tous les camions et tous furent détruits par feu ».

Incendie d’une meule à Cely en Bière.
« A la suite d’un incident mineur et confus, l’incendie sans doute accidentel d’une meule le 10 octobre à Cély-en-Bière, la gendarmerie de Ponthierry et la Première Brigade de police mobile (commissaire Marc) mènent une enquête brutale et bâclée, accélérée par l’appartenance politique supposée (mais parfois erronée) des 8 militants arrêtés (12 après l’intervention des Allemands. Le tribunal de la Feldkommandantur en condamne 5 à mort » (André Cherrier, p.54, op.cité).

Une campagne politique contre les affameurs

La question du ravitaillement est un sujet de préoccupation : un papillon diffusé pendant cette période souligne que la moitié de ces récoltes partent pour l’Allemagne « La France produit en moyenne 60 millions de quintaux de blé par an. Elle peut assurer à chaque français adulte 500 grs de pain par jour. Mais en 1940-41, 30 millions de quintaux de notre blé ont pris le chemin de l’Allemagne nazie. Français exigez 500 grammes de pain par jour ! A la porte les affameurs » (Musée de la Résistance Nationale, Champigny)

Notes

  • (1) Fernand de Brinon est ambassadeur de France, secrétaire d’Etat auprès du chef du gouvernement, délégué dans les territoires occupés.
  • (2) Il s’agit du texte d’un radio-télégramme (présumé de Jacques Duclos à Georges Dimitrov), daté du 10 octobre 1941. Jacques Duclos, un des dirigeants du Parti communiste français clandestin, était en contact grâce à un poste radio émetteur-récepteur avec l’Internationale communiste (Georges Dimitrov) et les services de renseignements soviétiques. In Les télégrammes chiffrés du Komintern. 1939/41. www.fonjallaz.net/Communisme/N2/Telegr…/Kom-5.html

Liste par commune des communistes (ou présumés tels par l’Occupant) arrêtés les 19 et 20 octobre 1941 et déportés à Auschwitz par le convoi du 6 juillet 1942.

BAGNEAUX-sur-LOING, GILLES Joseph, arrêté le 19 octobre 1941

BRIE COMTE ROBERT, BRISSET ROGER arrêté le 5 octobre 1941.

CHAMPAGNE SUR SEINE MAGNAT JEROME, arrêté le 19 octobre 1941.

CHAMPAGNE SUR SEINE MENAGER ANDRE, arrêté le 19 octobre 1941.

CHAMPAGNE SUR SEINE TROLET FRANCOIS, arrêté le 19 octobre 1941.

CHEVRY COSSIGNY FRETEL ROBERT, arrêté le 8 octobre 1941

LE PIN par COURTRY CAVANIE PAUL, arrêté le 19 octobre 1941

CROISSY-BEAUBOURG AUBRY HENRI, arrêté le 19 octobre 1941.

DAMPMART MABILA RENE, arrêté le 19 octobre 1941.

ECUELLES BONHOMME THEODORE, arrêté le 19 octobre 1941.

ECUELLES COUDRAY HENRI, arrêté le 19 octobre 1941.

ESBLY BICHOT ANDRE, arrêté le 20 octobre 1941

ESBLY DOUCHET MODESTE, arrêté le 19 octobre 1941.

ESBLY TOURET ANDRE, arrêté le 19 octobre 1941.

ESBLY VINCENT MARCEL, arrêté le 19 octobre 1941.

FONTAINEBLEAU DOMENC, arrêté le 19 octobre 1941 (avec 6 autres militants).

FONTAINEBLEAU PREL PRUDENT, arrêté le 19 octobre 1941 (avec 6 autres militants)

GOUAIX VINSOUS GEORGES, arrêté le 19 octobre 1941.

LAGNY MARTIN GUSTAVE, arrêté le 19 octobre 1941.

LAGNY DUMONT PIERRE, arrêté le 19 octobre 1941

LAGNY OU JOSSIGNY LAHAIE LOUIS, arrêté le 19 octobre 1941.

LEUDON EN BRIE STEVANCE EMILE *

LOGNES BOULANDET ANDRE, arrêté le 19 octobre 1941. Rescapé

LONGUEVILLE GENDRON Michel.

MAREUIL LES MEAUX NEVEUX ERNEST, arrêté le 19 octobre 1941.

MEAUX MOREAU GEORGES, arrêté le 19 octobre 1941.

MITRY-MORY AMIARD ANDRE, arrêté le 20 octobre 1941.

MITRY-MORY COLOMBIER PIERRE, arrêté le 19 octobre 1941.

MITRY-MORY GUILBERT JEAN, arrêté le 20 octobre 1941. Rescapé

MONTEREAU FOURMENTIN CHARLES, arrêté le 19 octobre 1941.

MONTEREAU TRILLAULT RENE, arrêté le 19 octobre 1941

MONTEREAU VERGER JOSEPH, arrêté le 19 octobre 1941.

NEMOURS BARBE PAUL, arrêté le 19 octobre 1941.

MORMANT CARLE ROBERT, arrêté le 19 octobre 1941.

PONTHIERRY GOUVENO RAYMOND, arrêté le 19 octobre 1941.

PROVINS LANGLOIS LUCIEN, arrêté le 19 octobre 1941.

PROVINS VEAU SERGE, arrêté le 19 octobre 1941

QUINCY-VOISINS CORNU RAYMOND, arrêté le 19 octobre 1941.

ROUILLY CARTERON FERNAND, arrêté le 19 octobre 1941.

SOURDUN GUERIN MARIUS, arrêté le 19 octobre 1941.

THORIGNY DESMAZES ALBIN, arrêté le 19 octobre 1941.

VAIRES MOINET CAMILLE, arrêté le 19 octobre 1941.

VERNOU BUSSY RENE, arrêté le 19 octobre 1941.

VILLEPARISIS BONVALET ALBERT DESIRE, arrêté le 20 octobre 1941.

VILLEPARISIS CARRIER ANTOINE, arrêté le 20 octobre 1941.

VILLEPARISIS REY GABRIEL, arrêté le 20 octobre 1941.

  • On ignore la date d’arrestation d’Emile STEVANCE de Leudon-en-Brie, mais son nom figurait sur la listes d’otages préparée le 25 août 1941 à Melun, liste sur laquelle figurent de nombreux militants arrêtés les 19 et 20 octobre (CDMS document XLIV- 59-60 « Saint Germain 24 décembre 1941 »).

COUTEREAU CHARLES a milité jusqu’en 1938 à Montereau où il a été candidat du Parti communiste aux législatives de 1936. Il est arrêté à Bagnolet (93) où il est secrétaire de la section communiste. Il est déporté le 6 juillet 1942.

Claudine Cardon-Hamet : (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005). Prière de mentionner les références de cet article (auteur et coordonnées du site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle. Pour le compléter ou le corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Sources

  • Chiffres et tableau, in « La Résistance en Seine et Marne« , Claude Cherrier et René Roy, (Presses du Village).
  • « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005
  • Archives départementales de Seine-et-Marne, Dammarie-les-Lys, cabinet du préfet.
  • Photo : Croix gammée à Nemours « standortkommandantur« , archives départementales PM 3437

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.